NEW YORK (États-Unis) — Le 26 octobre 2015, sur le plateau de l’émission Today, un candidat à la présidence résumait l’origine de sa fortune en une formule appelée à faire date : il n’aurait reçu de son père qu’« un petit prêt d’un million de dollars » (NBC, 26 octobre 2015). La phrase condense un récit vendu pendant quarante ans, celui du self-made man parti de rien. Trois ans plus tard, une enquête au long cours du New York Times chiffrait ce « rien » à au moins 413 millions de dollars transférés par l’empire paternel (New York Times, 2 octobre 2018, prix Pulitzer 2019). Entre l’image revendiquée et les archives, l’écart a la profondeur d’un gouffre. Reste à le mesurer.
Six faillites et un cimetière de marques
Donald Trump aime se présenter comme le plus grand homme d’affaires de sa génération. Son bilan, lui, s’écrit en dépôts de bilan. Six procédures de faillite (Chapter 11) ont frappé ses entités entre 1991 et 2009 : le Taj Mahal d’Atlantic City (juillet 1991, quelque 675 millions de dollars d’obligations restructurées), le Trump’s Castle et le Trump Plaza casino (1992), le Plaza Hotel de New York (1992), puis les holdings Trump Hotels & Casino Resorts (2004, près de 1,8 milliard de dette) et Trump Entertainment Resorts (2009) (PolitiFact, 21 juin 2016). Aucune faillite personnelle : ce sont à chaque fois les créanciers et les actionnaires qui épongent, tandis que Trump cède des parts mais conserve son nom et son train de vie.
Le reste du portefeuille forme un cimetière de marques. Trump University, accusée par le procureur général de New York d’avoir piégé six à sept mille personnes avec des formations facturées jusqu’à 35 000 dollars, se solde par un règlement de 25 millions de dollars (novembre 2016) — de la part d’un homme qui répétait « I don’t settle ». La compagnie Trump Shuttle, rachetée 365 millions en 1989, fait défaut et disparaît dès 1992. Suivront, mort-nés ou éphémères, Trump Mortgage, Trump Steaks, Trump Vodka, Trump Magazine, GoTrump.com, le MLM Trump Network (Fortune, 7 août 2015).
L’honnêteté commande de nommer aussi les réussites. Le licensing — la location du nom « Trump » à des promoteurs tiers — a généré quelque 230 millions de dollars de contrats entre 2000 et 2018, activité à forte marge et sans capital risqué ; des actifs comme le 40 Wall Street, Mar-a-Lago ou la Trump Tower sont réels et rentables. Mais sur la même période, les sociétés qu’il exploite directement perdent 174 millions, ses golfs plus de 315 millions (New York Times, 28 septembre 2020). Le constat se renverse : Trump gagne de l’argent quand il vend une image, il en perd quand il dirige une entreprise.
Un héritage déguisé en exploit
L’argent du départ n’est pas venu d’un prêt d’un million remboursé avec les intérêts. Selon le New York Times, Donald Trump touchait l’équivalent de 200 000 dollars par an dès l’âge de trois ans, était millionnaire à huit ans, et a reçu de Fred Trump des prêts pour au moins 60,7 millions de dollars nominaux, « dont beaucoup ne furent jamais remboursés ». La mécanique relève de l’ingénierie fiscale : la société-écran All County Building Supply, qui surfacturait les fournitures des immeubles paternels de 20 à 50 %, déguisait des donations en charges ; des trusts (GRATs) faisaient passer un empire évalué à 41,4 millions pour une valeur seize fois moindre afin d’alléger l’impôt sur les successions (New York Times, 2 octobre 2018). Le « petit prêt d’un million » a valu à son auteur la note maximale de mensonge des vérificateurs — quatre Pinocchios (Washington Post, 3 mars 2016).
Quand les casinos vacillent, le père intervient encore : le 18 décembre 1990, Fred Trump fait acheter pour 3,35 millions de dollars de jetons au Trump’s Castle, sans jamais jouer — un prêt déguisé et illégal qui vaudra une amende de 30 000 dollars à l’établissement (UPI, avril 1991). L’écart entre fortune revendiquée et fortune estimée suit la même pente : Trump s’attribue dix milliards, Forbes en a longtemps compté entre deux et quatre et demi (Forbes, 2015-2024). Dans une déposition de 2007 — il poursuit alors en diffamation le journaliste Timothy O’Brien, qui l’estimait à quelques centaines de millions — il définit sa propre valeur comme « fluctuant avec les marchés, avec les attitudes, avec mes propres sentiments » (procès perdu en appel, 2011). Et un simple placement de son héritage en fonds indiciel l’aurait rendu aussi riche : jusqu’à environ 3,9 milliards de dollars à partir des seules sommes reçues en 1974 (National Journal, 2015, estimation).
Cet héritage n’était pas que financier. L’empire de Fred Trump — plus de 27 000 logements dans l’aire de New York — s’était bâti sur l’argent public, les garanties hypothécaires fédérales du New Deal et de la FHA, au point qu’une enquête sénatoriale épingla le père parmi les promoteurs accusés de profits indus en 1954. En 1973, le département de la Justice poursuivait Fred et Donald Trump pour discrimination raciale systématique contre les locataires noirs de leurs immeubles, les dossiers étant annotés d’un « C » pour colored ; l’affaire se solda par un consent decree en 1975, sans reconnaissance de culpabilité (New York Times, 16 octobre 1973). Donald y apparaît non en bâtisseur, mais en héritier d’une machine.
La fabrique du génie
Si l’entreprise échoue et que l’argent est hérité, d’où vient le mythe ? D’un travail d’écriture et de montage. The Art of the Deal, le livre de 1987 qui a fixé l’image du négociateur de génie, a été entièrement rédigé par un nègre littéraire, Tony Schwartz, qui en exprimera publiquement le remords : « j’ai mis du rouge à lèvres sur un cochon », confie-t-il, ajoutant qu’un titre honnête aurait été Le Sociopathe (The New Yorker, Jane Mayer, 25 juillet 2016).
Le second acte est télévisuel. Lancé en janvier 2004 — en plein cœur de la séquence des faillites — The Apprentice met en scène un magnat infaillible tranchant le destin des candidats d’un « You’re fired ». Les producteurs savaient l’envers du décor : Bill Pruitt décrit un homme qui venait d’enchaîner les faillites et qu’il fallait pourtant faire passer pour l’homme le plus important du monde, comparant l’exercice au fait de couronner le bouffon du roi (The New Yorker, Patrick Radden Keefe, 7 janvier 2019). La marque Apprentice aura rapporté quelque 427 millions de dollars à son protagoniste, rémunération et licences cumulées (New York Times, septembre 2020) — preuve paradoxale que la vraie compétence de Trump n’était pas de construire des tours, mais de jouer celui qui les construit.
Le procès du vocabulaire
Reste la question la plus délicate, celle que l’intéressé soulève lui-même : son intelligence. Donald Trump se proclame « un génie très stable » (Twitter, 6 janvier 2018, en réaction au livre Fire and Fury), assure « connaître les meilleurs mots » (30 décembre 2015) et posséder « l’un des QI les plus élevés » (Twitter, 8 mai 2013). Il brandit comme un trophée son score de 30 sur 30 à un test cognitif passé à la Maison-Blanche (janvier 2018), répétant fièrement la séquence de mémorisation « person, woman, man, camera, TV » (Fox News, juillet 2020).
Les faits mesurables racontent deux histoires qu’il faut tenir séparées. D’un côté, le registre de langue : une analyse de l’Institut des technologies du langage de Carnegie Mellon situe la grammaire de ses discours de campagne à un niveau de cinquième année (5,7) et son vocabulaire autour de la septième, le plus bas des cinq candidats étudiés (Carnegie Mellon, mars 2016). De l’autre, l’interprétation : aucune de ces mesures n’établit un déficit intellectuel. Le test qu’il exhibe, le MoCA, est un outil de dépistage de la démence, pas un test de QI ; son créateur, Ziad Nasreddine, rappelle qu’un score parfait est attendu de toute personne sans atteinte cognitive (PolitiFact). Une lisibilité basse mesure l’accessibilité d’un discours, non l’intelligence de qui le prononce ; les linguistes ayant noté un appauvrissement de sa syntaxe se refusent explicitement au diagnostic, l’attribuant aussi bien au vieillissement normal qu’à une stratégie (STAT News, 23 mai 2017). Surtout, la thèse d’un déclin linéaire se heurte aux données : son second discours inaugural est crédité d’un niveau de langue de treizième année, le plus élevé d’un président depuis Nixon (Berkeley / NBC, janvier 2025).
La communauté médicale a tranché sur la méthode, sinon sur l’homme. Vingt-sept spécialistes ont bien publié The Dangerous Case of Donald Trump (dir. Bandy X. Lee, octobre 2017), mais la « règle Goldwater » de l’Association américaine de psychiatrie interdit depuis 1973 tout diagnostic d’une personnalité publique sans examen ni consentement. Allen Frances, qui rédigea les critères mêmes du trouble de la personnalité narcissique, le résume : Trump est peut-être un narcissique de classe mondiale, mais cela n’en fait pas un malade mental, et l’affirmer serait une insulte aux malades mentaux (déclaration, 2017). Le vocabulaire pauvre ne prouve donc rien sur le quotient intellectuel ; il en dit long, en revanche, sur une stratégie : la simplicité comme arme populiste, l’accessibilité maquillée en authenticité.
Le businessman était un narrateur. Au terme de l’autopsie, le paradoxe se dissout. Donald Trump n’est ni le génie des affaires qu’il prétend, ni le simple incapable que caricature la thèse adverse : sa compétence est réelle, mais elle a été mal nommée. Là où son père bâtissait des immeubles, lui a bâti un personnage — et l’a vendu mieux que personne. Le bilan comptable est celui d’un héritier dépensier ; le bilan narratif, celui d’un maître de la mise en scène de soi, capable de transformer six faillites en légende de la réussite et un héritage de 413 millions en épopée du self-made man. La plus grande affaire de sa vie n’était pas une tour, ni un casino, ni une université : c’était lui.
Chronologie
- 1954 — Enquête sénatoriale sur les profits indus tirés de la FHA ; Fred Trump cité parmi les promoteurs visés.
- 15 octobre 1973 — Le département de la Justice poursuit Trump Management (Fred et Donald) pour discrimination raciale (dossiers annotés « C » pour colored).
- 10 juin 1975 — Consent decree clôt l’affaire, sans reconnaissance de culpabilité.
- 1987 — Parution de The Art of the Deal, rédigé par le nègre littéraire Tony Schwartz.
- 1989 — Rachat du Trump Shuttle pour 365 M$ (défaut dès 1990, disparition 1992).
- 18 décembre 1990 — Fred Trump achète 3,35 M$ de jetons au Trump’s Castle (prêt déguisé illégal ; amende 30 000 $ en 1991).
- 16 juillet 1991 — Faillite (Chapter 11) du Trump Taj Mahal.
- 1992 — Faillites du Trump’s Castle, du Trump Plaza casino et du Plaza Hotel de New York.
- 8 mai 2013 — Tweet : « mon QI est l’un des plus élevés ».
- 26 octobre 2015 — « Un petit prêt d’un million de dollars » (NBC Today) — plus tard noté quatre Pinocchios.
- 30 décembre 2015 — « I know words, I have the best words ».
- Mars 2016 — Étude de lisibilité de Carnegie Mellon (grammaire niveau 5,7, le plus bas des candidats).
- 18 novembre 2016 — Règlement de 25 M$ dans l’affaire Trump University.
- 6 janvier 2018 — « I’m a very stable genius » (réaction à Fire and Fury).
- 16 janvier 2018 — Score de 30/30 au test cognitif MoCA (visite médicale présidentielle).
- 2 octobre 2018 — Enquête du New York Times : au moins 413 M$ reçus de l’empire paternel (Pulitzer 2019).
- Juillet 2020 — « Person, woman, man, camera, TV » (Fox News).
- 19 janvier 2025 — 2ᵉ discours inaugural analysé au niveau de langue 13, le plus élevé depuis Nixon (Berkeley / NBC).
Sources
- New York Times — « Trump Engaged in Suspect Tax Schemes as He Reaped Riches From His Father » (Barstow, Craig, Buettner, 2 octobre 2018, Pulitzer 2019) ; lien
- PolitiFact — décompte vérifié des faillites Chapter 11 de Trump (21 juin 2016) ; lien
- Washington Post Fact Checker — « Four Pinocchios » au « petit prêt d’un million » (Kessler, 3 mars 2016)
- The New Yorker — Jane Mayer, « Donald Trump’s Ghostwriter Tells All » (25 juillet 2016) ; lien
- The New Yorker — Patrick Radden Keefe, « How Mark Burnett Resurrected Donald Trump as an Icon of American Success » (7 janvier 2019) ; lien
- New York Times — enquête fiscale sur les revenus de The Apprentice et du licensing (28 septembre 2020)
- Carnegie Mellon, Language Technologies Institute — « A Readability Analysis of Campaign Speeches from the 2016 US Presidential Campaign » (Schumacher & Eskenazi, mars 2016) ; lien
- STAT News — Sharon Begley, « Trump wasn’t always so linguistically challenged » (23 mai 2017) ; lien
- Montreal Cognitive Assessment (MoCA) — Nasreddine et al., J Am Geriatr Soc 2005 ; lien
- Bandy X. Lee (dir.) — The Dangerous Case of Donald Trump (St. Martin’s Press, octobre 2017) ; lien
- Département de la Justice — United States v. Trump Management, Inc. (E.D.N.Y., 1973 ; consent decree 1975)
- National Journal — S. V. Dáte, contrefactuel du placement indiciel de l’héritage Trump (septembre 2015)

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