L’exigence de la structure pour une information libérée de l’émotion

Cuba : l’économie de marché sous tutelle du dollar et de l’armée

Illustration — cuba-economie-marche-pression-us

La Havane (Cuba) — Le 18 juin 2026, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, les mains se lèvent. À l’unanimité, les députés cubains adoptent cent soixante-seize mesures qui démantèlent, une à une, les dernières digues de l’économie planifiée : entreprises d’État transformées en sociétés par actions, plafond d’emploi supprimé pour les entreprises privées, capital étranger admis dans le secteur privé, bureaux de change privés autorisés, transferts de la diaspora libérés du monopole d’État, immobilier ouvert aux Cubains de l’étranger (Euronews, 19 juin 2026 ; AFP/Radio-Canada, 18 juin 2026). Quatre jours plus tard, Le Monde résume la séquence d’une formule : Cuba « entre dans l’ère de l’économie de marché ».

Débat audio — Capitulation, capitalisme d’État militaire ou recolonisation par le dollar ? Qui capte la valeur de la bascule cubaine.

La scène se prête à une lecture simple — l’île socialiste capitule, le marché triomphe. Mais elle dissimule un paradoxe que tout décryptage sérieux doit affronter d’emblée. L’embargo américain, conçu en 1962 pour étrangler le régime castriste, n’assiste pas à sa chute : il accompagne sa conversion au capitalisme. Et c’est l’État-parti lui-même qui pilote l’opération. Le président Miguel Díaz-Canel l’a formulé sans détour : ce sont « des transformations pour corriger les erreurs, mais toujours pour défendre le socialisme ». Depuis Washington, le vice-président J.D. Vance a tendu une main gantée : « S’ils prennent des décisions intelligentes, nous aurons une bien meilleure relation avec cette île. » Reste la seule question qui vaille : qui capte la valeur de cette bascule ?

La crise comme déclencheur

Rien de tout cela ne se comprend sans mesurer l’effondrement. Le produit intérieur brut cubain a reculé d’environ 5 % en 2025, portant la contraction cumulée à plus de 15 % depuis 2020 (CEPAL ; Universidad de Navarra, Global Affairs). L’inflation accumulée depuis la réforme monétaire de janvier 2021 atteint, selon la Latin American Research Review, jusqu’à 700 %. Au marché informel, le dollar s’échangeait contre vingt-quatre pesos début 2021 ; il en valait six cent quatre-vingt-quinze le 22 juin 2026 (elTOQUE). Les coupures d’électricité ont privé de courant jusqu’à 39 % de l’île simultanément en juin 2025 (Infobae) ; en février 2026, Cuba a connu son premier mois sans une goutte de brut importé depuis 2015 (données Kpler). Et la population vote avec ses pieds : près d’un million de départs en quatre ans, plus de 10 % des habitants, dont environ huit cent mille personnes en âge de travailler (ONEI ; WOLA).

C’est sur ce fond de faillite que les réformes prennent leur sens. Elles ne sont pas un choix idéologique serein mais une retraite ordonnée sous la contrainte. La libéralisation des micro, petites et moyennes entreprises privées, ouverte par le Decreto-Ley 46/2021 (Gaceta Oficial, 19 août 2021), a fait naître quelque dix mille MIPYMES — mais celles-ci ne pèsent encore que 4,5 % de l’emploi non étatique (ONEI), et l’investissement étranger réel reste dérisoire : environ 270 millions de dollars par an passés par la zone spéciale du Mariel, quand les économistes en chiffrent le besoin à deux milliards et demi (Horizonte Cubano, Columbia Law).

Le marché à la base, la rente au sommet

L’ouverture, pourtant, s’arrête net où commence le pouvoir réel. Car au-dessus des cuentapropistas et des petites entreprises veille un acteur que le programme gouvernemental se garde de nommer : GAESA, le Grupo de Administración Empresarial S.A., bras économique des forces armées révolutionnaires. L’économiste Pavel Vidal en a dressé l’anatomie (Columbia Law / Horizonte Cubano, 19 décembre 2025) : le conglomérat concentre environ 40 % de la production, du commerce extérieur et de l’activité financière du pays ; ses profits bruts équivalent à près de 37 % du PIB ; ses recettes valent 3,2 fois le budget de l’État. Il ne paie ni impôt ni dividende au Trésor, échappe au contrôle du Contrôleur général et ne rend aucun compte à l’Assemblée nationale — celle-là même qui vient de voter l’ouverture au marché.

Sa branche touristique Gaviota dégage une marge nette de 42 %, environ quatre fois la moyenne mondiale du secteur, et continue de bâtir des hôtels quand le tourisme s’effondre (documents fuités relayés par CiberCuba, à manier au conditionnel). Ses chaînes CIMEX et TRD Caribe verrouillent le commerce en devises, dont 80 à 90 % des Cubains payés en peso sont exclus. La dollarisation, loin d’être un accident, est devenue une politique délibérée : certaines entités d’État sont autorisées à conserver leurs devises dans des circuits d’« autofinancement », tandis que le secteur privé est renvoyé vers un système bancaire en peso et vers le marché noir pour se procurer des dollars (OMFi/elTOQUE, mai 2025). Le marché s’ouvre par le bas ; la rente du dollar, elle, demeure en treillis.

Vidéo — Cuba 2026 : l’ouverture au marché sous embargo, et la captation militaire de la rente du dollar.

Le dollar a remplacé le sucre

Pour saisir la structure, il faut prendre du recul. Avant 1959, la dépendance cubaine avait un nom : le sucre, vendu à un seul client, les États-Unis, sous la tutelle de l’amendement Platt (1901) puis des traités de réciprocité, qui « condamnèrent Cuba à une économie de monoculture » (Alan Dye, Florida Journal of International Law). Une seule valve de devises commandait l’économie de l’île. En 2026, la valve a changé de nature, pas de logique : ce sont désormais les transferts de la diaspora — environ deux milliards de dollars en 2023, en chute de 47 % depuis 2019 (Inter-American Dialogue, Manuel Orozco) — et le tourisme qui alimentent le pays en monnaie forte, depuis Miami.

Et la dépendance reproduit la même fracture qu’avant la révolution. Quatre-vingt-cinq pour cent des Cubano-Américains se déclarent blancs (recensement américain, cité par Sarah Blue, Latin American Politics and Society, 2007) ; or 81 % des Afro-Cubains ne reçoivent aucune remesa, contre 71 % des Cubains blancs, et ces derniers en touchent deux fois et demie davantage (Observatorio Cubano de Derechos Humanos ; Blue, 2007). Les gains d’égalité raciale de la révolution, réels mais fragiles, se défont le long des lignes héritées (Alejandro de la Fuente, A Nation for All, 2001 ; Katrin Hansing, 2020).

Mais l’historien pose aussitôt une réserve décisive. La dépendance d’avant la révolution était invitée — par l’amendement Platt, par les traités — et les actifs appartenaient à des firmes américaines. Celle de 2026 est coercée par soixante ans de blocus, et surtout la rente n’est pas captée par le capital étranger : elle l’est, en interne, par l’armée cubaine. Ce n’est pas le néocolonialisme classique d’une île possédée du dehors ; c’est un État rentier qui s’interpose et prélève sa dîme sur le flux du dollar. Dépendance de forme néocoloniale, donc — mais dont la caisse est tenue à La Havane.

L’embargo qui fabrique ce qu’il dénonce

Reste à dénouer le paradoxe initial. Washington n’a pas désarmé : il a durci. Le Titre III de la loi Helms-Burton, qui permet de poursuivre les « trafiquants » de biens confisqués (loi de 1996), est de nouveau actif depuis 2019. Cuba, ré-inscrite sur la liste des « États soutenant le terrorisme » le 12 janvier 2021, y est restée : le retrait certifié par Joe Biden le 14 janvier 2025 n’est jamais entré en vigueur, faute des quarante-cinq jours réglementaires, et Donald Trump l’a révoqué dès son investiture, le 20 janvier 2025 (Maison-Blanche). Surtout, le décret EO 14404, signé le 1ᵉʳ mai 2026, a ajouté l’arme des sanctions secondaires : toute institution financière étrangère traitant avec les entités cubaines de l’énergie, de la défense, des mines ou de la finance s’expose désormais à être frappée à son tour (OFAC ; Sidley Austin ; Morrison Foerster).

Cette architecture coercitive a un effet que ses promoteurs ne reconnaissent pas. En fermant à Cuba tout accès normal au commerce et au crédit, elle ne laisse subsister qu’une source de devises — le dollar de la diaspora — et verrouille ainsi la dépendance qu’elle dénonce. L’Assemblée générale de l’ONU le souligne chaque année : le 29 octobre 2025, pour la trente-troisième fois consécutive, elle a condamné l’embargo, par cent soixante-cinq voix contre sept (résolution A/80/L.6). Le blocus est illégitime aux yeux du monde, et il s’intensifie.

C’est là que le paradoxe se dissout. L’embargo et la conversion au marché ne sont pas des forces contraires : ce sont les deux versants d’un même ordre. Washington peut proclamer que le marché a vaincu le socialisme ; l’appareil militaire cubain peut monopoliser la rente du dollar derrière le paravent du blocus, qui lui fournit à la fois son alibi et sa clientèle captive. Les deux camps y trouvent leur compte. Le perdant est ailleurs : il gagne 5 839 pesos par mois — moins de seize dollars au taux réel — quand la pension minimale tombe à quatre (OMFi/elTOQUE, avril 2025). À la question posée au seuil de cette enquête — qui capte la valeur de la bascule cubaine ? —, les faits répondent sans détour. Ni le peuple, qui s’appauvrit et s’exile. Ni la souveraineté populaire, au nom de laquelle tout se décide sans elle. La valeur remonte vers ceux qui tiennent le dollar : l’armée à l’intérieur, la diaspora à l’extérieur, Washington en surplomb. L’économie de marché que Cuba inaugure en juin 2026 a un visage que ni le discours officiel ni le communiqué américain ne nomment : celui d’un capitalisme d’État militaire, sous tutelle du dollar.

Infographie : qui capte la valeur de la bascule cubaine — GAESA, remesas, fracture peso/dollar, embargo et vote de l'ONU.
Infographie — Qui capte la valeur : GAESA, remesas, fracture peso/dollar, embargo et isolement onusien des États-Unis.
Chronologie
  • 1901 — Amendement Platt : droit d’intervention américain à Cuba ; verrou de la monoculture sucrière vendue aux États-Unis.
  • 1959-1962 — Révolution, nationalisation de 1,8 Md$ d’actifs américains, embargo total (Kennedy, février 1962).
  • 1993-1995 — « Période spéciale » : légalisation du dollar, ouverture au travail indépendant et au tourisme étranger.
  • 1ᵉʳ janvier 2021 — « Tarea Ordenamiento » : fin du CUC ; la monnaie-carte MLC, indexée au dollar, s’impose.
  • 12 janvier 2021 — Cuba ré-inscrite sur la liste américaine des « États soutenant le terrorisme ».
  • 19 août 2021 — Decreto-Ley 46/2021 : légalisation des MIPYMES privées.
  • 20 janvier 2025 — Trump révoque le retrait de Cuba de la liste « terrorisme » certifié par Biden six jours plus tôt.
  • 1ᵉʳ mai 2026 — Décret américain EO 14404 : sanctions secondaires contre les banques étrangères traitant avec Cuba.
  • 18-19 juin 2026 — L’Assemblée nationale adopte 176 réformes de marché. Díaz-Canel : « pour défendre le socialisme ».
Sources
  • Helms-Burton (LIBERTAD Act, 1996), texte officiel ; lien
  • OFAC / US Treasury — sanctions Cuba, EO 14404 (1ᵉʳ mai 2026) ; lien
  • ONU — résolution A/80/L.6 contre l’embargo, 29 octobre 2025 (165-7) ; lien
  • Gaceta Oficial de la República de Cuba — Decreto-Ley 46/2021 (MIPYMES) ; lien
  • Pavel Vidal, « GAESA: The Invisible Elephant… », Columbia Law / Horizonte Cubano, déc. 2025 ; lien
  • OMFi / elTOQUE (Pavel Vidal) — dollarisation, MLC, taux informel ; lien
  • Inter-American Dialogue (Manuel Orozco) — remesas vers Cuba ; lien
  • Sarah A. Blue, « The Erosion of Racial Equality… », Latin American Politics and Society, 2007 ; lien
  • AFP / Radio-Canada — « Cuba annonce un virage économique historique », 18 juin 2026 ; lien
  • Euronews — « Cuba approves economic reforms… », 19 juin 2026 ; lien
Ada Sheldon
Rédaction Unvarnish Media — enquêtes systémiques, méthodologie OSINT. Contenu assisté par IA, vérifié et validé par la rédaction. Notre méthodologie

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