FORT-DE-FRANCE (Martinique) — Aux Antilles, la vie chère n’est pas un accident de marché : c’est l’aboutissement logique d’une « économie de comptoir » froidement optimisée. Des quais de Fort-de-France et de Jarry jusqu’aux rayonnages des hypermarchés, une poignée de conglomérats familiaux, héritiers des grands propriétaires békés de l’époque coloniale, contrôlent la seule porte d’entrée d’un territoire condamné à importer 80 à 87 % de ce qu’il consomme. Décryptage d’un système où la rente survit à toutes les crises.
De la plantation au port : la translation d’un monopole
L’économie de la Martinique et de la Guadeloupe ne souffre pas d’un retard de développement, mais d’une optimisation historique de la captation de valeur. Ce que l’on nomme « économie de comptoir » n’est pas un vestige du passé : c’est une structure industrielle contemporaine dont les racines plongent dans le système de l’Habitation du XVIIe siècle. Analysé par l’historien Alain-Philippe Blérald, ce modèle repose sur un postulat simple : l’île n’est pas conçue pour produire, mais pour consommer des flux importés. La mutation s’opère au XXe siècle, précisément lors de la départementalisation de 1946. Pressentant le déclin de la canne et de la banane, les grandes familles descendantes de colons, les Békés, opèrent une translation stratégique de leurs capitaux. Quittant la terre, ils investissent les ports, les entrepôts et les rayonnages. Le pouvoir ne réside plus dans la possession de la plantation, mais dans le contrôle exclusif de la porte d’entrée du territoire : le fret maritime et la logistique d’approvisionnement.
La mécanique verticale : où se cache vraiment la marge
Cette hégémonie s’incarne aujourd’hui dans des conglomérats familiaux dont la puissance dépasse le cadre strictement commercial. Le Groupe Bernard Hayot (GBH), acteur le plus documenté par l’Autorité de la Concurrence, structure la vie quotidienne des Antillais, de l’achat de la voiture à celui du litre de lait ; d’autres groupes historiques — Ho Hio Hen, Groupe Parfait, SAFO — structurent ce marché oligopolistique. La domination n’est pas seulement horizontale : elle est surtout verticale. Là réside la mécanique du monopole. Un même groupe peut posséder la centrale d’achat en métropole, le transitaire maritime, le service d’acconage au port de Fort-de-France ou de Jarry, le grossiste-importateur, et enfin l’hypermarché en bout de chaîne. Selon les rapports du Sénat de 2023, cette intégration permet une opacité totale sur la formation des marges. En isolant les bénéfices dans des holdings complexes et des sociétés de transit intermédiaires, les distributeurs affichent en rayon des marges nettes officiellement faibles — souvent données entre 1 et 3 % — alors que la rente a été captée en amont, lors du passage des conteneurs.
Une « économie extractive de transferts »
Le paradoxe de la résilience de ce modèle, malgré des décennies de subventions et de plans de relance, s’explique par une mécanique d’absorption des transferts publics. L’économie antillaise fonctionne comme une économie « extractive de transferts ». Chaque année, l’État injecte des milliards d’euros via la surrémunération des fonctionnaires (+40 %) et les aides sociales. Ce pouvoir d’achat artificiellement gonflé est immédiatement recapturé par les importateurs-distributeurs. Comme le souligne l’IEDOM, la balance commerciale est dans un déséquilibre abyssal : la Martinique importe pour 3,4 milliards d’euros de marchandises contre seulement 400 millions d’euros d’exportations. Ce différentiel n’est pas une fatalité géographique, mais le résultat d’une barrière à l’entrée insurmontable pour la production locale. Les terres agricoles, autrefois nourricières, sont soit polluées par le chlordécone, soit maintenues sous perfusion de subventions à l’exportation : seuls 34 % de la surface agricole utile d’outre-mer sont consacrés à la culture locale. En conséquence, 80 à 87 % de ce qui est consommé aux Antilles provient des ports, scellant la dépendance de la population à l’égard de ceux qui contrôlent les quais.
Marché captif, pwofitasyon et régulateur désarmé
Cette structure engendre un « marché captif » où le consommateur n’a aucune alternative. L’enquête de l’INSEE confirme des prix alimentaires supérieurs de 30 à 40 % par rapport à l’Hexagone, avec des pointes à +100 % sur certains produits de première nécessité. Ce que l’on nomme localement la « pwofitasyon » est la traduction sociologique d’une asymétrie de pouvoir. La sociologue Yarimar Bonilla démontre que les crises cycliques — celles de 2009 sous l’égide du LKP en Guadeloupe, ou de 2024 avec le mouvement du RPPRAC en Martinique — ne sont pas de simples conflits pour le pouvoir d’achat, mais des soulèvements contre un système d’enfermement. La colère naît de la perception d’une survie financée par l’impôt public et captée par une minorité historique. Le fatalisme est nourri par l’impuissance des régulateurs : dans son avis de 2019, l’Autorité de la Concurrence avoue ses difficultés à sanctionner les abus de position dominante, faute de transparence sur les flux financiers intra-groupes et face à des acteurs « too big to avoid » — trop gros pour être évités. Depuis l’interdiction des accords exclusifs d’importation par la loi Lurel de 2012, elle n’a prononcé que dix sanctions, pour un total de 2 371 800 euros.
Les zones d’ombre : octroi de mer et secret des affaires
Les zones d’ombre subsistent dans l’interaction entre pouvoir politique et lobbying économique. Le maintien de l’octroi de mer, taxe héritée du droit de douane colonial, sert aujourd’hui de bouclier rhétorique aux monopoles : il permet d’accuser les élus locaux de renchérir le coût de la vie, tout en protégeant un marché insulaire de toute concurrence extérieure sérieuse. La traçabilité des marges, elle, reste hors de portée : l’Autorité de la Concurrence déclare manquer des données pour identifier leur répartition au sein des groupes et par territoire. La grande distribution aux Antilles n’est pas un marché libre ; c’est un écosystème fermé, optimisé pour la stabilité de la rente. Tant que la maîtrise logistique restera concentrée entre quelques mains héritières de l’époque coloniale, et tant que les mécanismes de formation des marges resteront protégés par le secret des affaires des holdings, l’économie de comptoir restera l’horizon indépassable des Antilles, transformant chaque crise sociale en une simple pause avant le prochain cycle de consommation captive.
Chronologie
- XVIIe siècle — Système de l’Habitation : l’économie de plantation conçoit les îles comme des territoires d’extraction, non de production autonome.
- 1946 — Départementalisation. Pressentant le déclin de la canne et de la banane, les familles békées translatent leurs capitaux de la terre vers l’import-export, la distribution et la logistique portuaire.
- 2004 — Loi du 2 juillet relative à l’octroi de mer, taxe héritée du droit de douane colonial.
- 2009 — Crise sociale majeure en Guadeloupe sous l’égide du LKP, dénonçant la « pwofitasyon ».
- 2012 — Loi Lurel de régulation économique outre-mer : interdiction des accords exclusifs d’importation, instauration du Bouclier Qualité Prix.
- 2019 — Avis n° 19-A-12 de l’Autorité de la Concurrence sur le fonctionnement de la concurrence en outre-mer (acteurs « too big to avoid »).
- 2023 — Rapport n° 830 de la commission d’enquête du Sénat sur le coût de la vie outre-mer (Lurel-Gontard) : « marché captif », groupes « too big to avoid », économie « extractive de transferts ».
- 2024 — Mouvement du RPPRAC en Martinique contre la vie chère ; déficit commercial structurel (≈ 400 M€ d’exports contre 3,4 Md€ d’imports) ; dix sanctions Lurel cumulées (2 371 800 €).
Sources
- Sénat — Rapport n° 830 de la commission d’enquête sur le coût de la vie dans les collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution (Victorin Lurel et Guillaume Gontard, juillet 2023) ; lien
- Autorité de la Concurrence — Avis n° 19-A-12 du 4 juillet 2019 relatif au fonctionnement de la concurrence en outre-mer ; rapport sur l’application de la loi Lurel (données 2024) ; lien
- INSEE — Comparaison spatiale des prix entre les départements d’outre-mer et la France métropolitaine (enquêtes 2015 et 2022) ; lien
- IEDOM — Rapports annuels économiques, Martinique et Guadeloupe (éditions 2023/2024) ; lien
- Loi n° 2012-1270 du 20 novembre 2012 relative à la régulation économique outre-mer (loi Lurel) ; loi n° 2004-639 du 2 juillet 2004 relative à l’octroi de mer ; lien
- Blérald, Alain-Philippe (1986) — Histoire économique de la Guadeloupe et de la Martinique du XVIIe siècle à nos jours, Éditions Karthala.
- Crusol, Jean (1980) — Économies insulaires de la Caraïbe : aspects théoriques et pratiques de la dépendance et de l’intégration, Éditions Caribéennes.
- Giraud, Michel (1992) — Les enjeux de l’assimilation. L’expérience martiniquaise.
- Bonilla, Yarimar (2015) — Non-Sovereign Futures: French Caribbean Politics in the Wake of Disenchantment, University of Chicago Press.

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