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Violences faites aux enfants : l’angle mort de la République

Gros plan macro d'une pile de dossiers administratifs cornés, ficelés d'un ruban rouge poussiéreux, sur un bureau métallique sous une lumière crue, aucune présence humaine.

PARIS — C’est un chiffre que personne ne conteste et que personne n’affronte : chaque année, en France, cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles, et cinq millions quatre cent mille adultes déclarent en avoir subi durant leur enfance (CIIVISE, 2023). Le coût social en a été estimé à 9,7 milliards d’euros par an — l’ordre de grandeur que la Cour des comptes attribue aux drogues (Cour des comptes, 2024). Deux fléaux de poids comparable. L’un a, depuis 2025, sa loi et son parquet. L’autre a des rapports.

Débat audio — Pourquoi l’État, qui chiffre lui-même l’ampleur des violences faites aux enfants, peine à les traiter à leur échelle.

« Toutes les trois minutes »

Derrière l’estimation, des comptages plus froids. Un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes (CIIVISE, 2023). Au moins un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups ou la négligence de sa famille — environ soixante-douze par an sur la période 2012-2016, la moitié avant le premier anniversaire (mission IGAS-IGJ, 2019). Encore ce nombre n’est-il qu’un plancher : aucun recensement national fiable n’existe, des néonaticides échappent au comptage, des homicides se dissimulent en accidents (avis CNCDH, 2024). Le signal, lui, ne faiblit pas : le 119 a transmis vingt-quatre mille trois cent vingt-deux informations préoccupantes en 2024, un record (SNATED, 2024).

L’entonnoir judiciaire

Que fait l’appareil judiciaire de ces signalements ? Le plus souvent, il les classe. Sept plaintes sur dix pour violences sexuelles sur enfants sont classées sans suite, au motif le plus fréquent que l’infraction serait « insuffisamment caractérisée » (CIIVISE, conclusions intermédiaires, 2022). Quand une affaire avance, il s’écoule en moyenne sept ans et trois mois entre les faits et le jugement d’un viol sur mineur (Infostat Justice, 2025). Le civil n’absorbe pas davantage ce que le pénal laisse échapper : plus de trois mille trois cents mesures de placement ordonnées par un juge ne sont jamais exécutées, et soixante-dix-sept pour cent des juges des enfants déclarent renoncer à un placement faute de place (Syndicat de la magistrature, 2023 ; Défenseure des droits, 2025). Le droit proclame ; l’institution s’arrête au seuil.

Vidéo — De la sphère privée au déni d’État : anatomie d’un angle mort républicain.

Le premier parent défaillant

La cause est, pour partie, comptable. L’État ne finance qu’environ trois pour cent de la protection de l’enfance, le reste pesant sur les départements ; il manque trente mille postes, et aucune loi de programmation pluriannuelle ne sanctuarise ces moyens (commission d’enquête de l’Assemblée nationale, 2025). « L’État est le premier parent défaillant de France », résume la rapporteure Isabelle Santiago (Assemblée nationale, 2025), cinq ans après que la Cour des comptes eut diagnostiqué une « politique inadaptée au temps de l’enfant » (Cour des comptes, 2020). Pourtant, l’État sait prioriser — ailleurs : contre le narcotrafic, il s’est doté en 2025 d’une loi et d’un parquet national dédié ; pour la sécurité, d’une programmation de quinze milliards d’euros et de huit mille cinq cents postes (LOPMI, 2023). À gravité sociale comparable, l’un obtient un appareil pénal pluriannuel ; l’autre, des commissions.

Infographie comparant les moyens de l'État consacrés au narcotrafic et à la sécurité (loi, parquet dédié, budgets) à ceux de la protection de l'enfance.
Infographie — L’asymétrie des priorités : moyens du narcotrafic et de la sécurité face à ceux de la protection de l’enfance.

Le berceau

Reste la question que les chiffres ne tranchent pas : pourquoi cet angle mort, et pourquoi si durable ? La famille a longtemps été une enclave soustraite à l’État. Le Code civil de 1804 confiait au père une « puissance paternelle » ; il a fallu attendre 1970 pour qu’elle devienne une « autorité parentale » partagée (Légifrance). Le « droit de correction » n’a, lui, été aboli qu’en 2019, faisant de la France le cinquante-sixième pays seulement à interdire les châtiments corporels, après une condamnation par le Conseil de l’Europe en 2015 — et sans même créer de sanction (loi du 10 juillet 2019).

Des travaux d’anthropologie lisent le silence sur l’inceste non comme une défaillance mais comme un rouage qui dresse les enfants à accepter la domination (Dorothée Dussy, 2013) ; d’autres nomment « adultisme » ce rapport de pouvoir des adultes sur les enfants que la société tend à ne pas voir (Yves Bonnardel, 2015). Le déni administratif d’aujourd’hui prolongerait un déni plus ancien — celui d’une société qui n’a reconnu l’enfant comme sujet de droit qu’en 1990, avec la Convention internationale des droits de l’enfant (Légifrance).

Le fait le plus éloquent est récent. À l’automne 2023, la commission que l’État avait lui-même créée pour mesurer le phénomène rend son rapport ; quelques semaines plus tard, le gouvernement écarte son président, provoquant onze démissions (décembre 2023), et la commission finit par dénoncer un « message confus » de l’État (CIIVISE, 2025). Cette politique n’échoue pas faute d’information : tout est compté, ou presque. Ce qui ne l’est pas — la part exacte de l’inceste, le nombre réel d’enfants tués — ne l’est pas par défaut d’outils, mais par défaut de volonté de regarder. Le déni, ici, n’a rien d’une ignorance. C’est un arbitrage — et un arbitrage, contrairement à un oubli, peut se défaire.

Chronologie
  • 1804 — Code civil : institution de la « puissance paternelle » ; le père est « chef de famille ».
  • 1970 — La « puissance paternelle » devient « autorité parentale » partagée (loi du 4 juin).
  • 1990 — La France ratifie la Convention internationale des droits de l’enfant : l’enfant devient « sujet de droit ».
  • 2015 — Le Conseil de l’Europe juge que la France ne protège pas assez les enfants des châtiments corporels.
  • 2019 — Loi interdisant les violences éducatives ordinaires (sans sanction pénale propre) ; la France, 56ᵉ pays.
  • 2020 — La Cour des comptes dénonce une « politique inadaptée au temps de l’enfant ».
  • 2022 — La CIIVISE établit que 70 % des plaintes pour violences sexuelles sur enfants sont classées sans suite.
  • nov. 2023 — Rapport public de la CIIVISE : 160 000 enfants victimes/an, 82 préconisations.
  • déc. 2023 — Le gouvernement écarte le président de la CIIVISE ; onze membres démissionnent.
  • 2025 — Loi contre le narcotrafic ; rapport parlementaire « l’État premier parent défaillant » ; délai moyen de 7,3 ans pour le jugement d’un viol sur mineur.
  • 2026 — Installation du Parquet national anticriminalité organisée.
Sources
  • CIIVISE, rapport public « On vous croit » (2023) ; conclusions intermédiaires (2022) ; lien
  • Mission IGAS-IGJ, Morts violentes d’enfants au sein des familles (2019) ; lien
  • Ministère de la Justice, Infostat Justice n°205 (2025) ; lien
  • INED, enquête Virage (violences sexuelles dans l’enfance) ; lien
  • Cour des comptes, La protection de l’enfance, une politique inadaptée au temps de l’enfant (2020) ; lien
  • Assemblée nationale, rapport de la commission d’enquête sur la protection de l’enfance (2025) ; lien
  • Défenseur des droits, décision-cadre protection de l’enfance (2025) ; lien
  • Légifrance, loi du 10 juillet 2019 (violences éducatives ordinaires) ; lien
  • CNCDH, avis sur les morts violentes d’enfants dans le cadre familial (2024).
  • Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations (2013) ; Yves Bonnardel, La domination adulte (2015).
Ada Sheldon
Rédaction Unvarnish Media — enquêtes systémiques, méthodologie OSINT. Contenu assisté par IA, vérifié et validé par la rédaction. Notre méthodologie

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