POINTE-À-PITRE (Guadeloupe) — Dans toute famille antillaise, il y a une femme dont on baisse la voix pour parler : la tati, la marraine, la grand-mère. On la respecte d’une déférence faite de gratitude et de dépendance — non la tendresse amusée que l’on réserve au tonton, l’oncle que l’on aime sans tout à fait compter sur lui. La langue créole la nomme potomitan, le poteau-mitan, le pilier central de la maison. Reste à savoir si un pilier gouverne la maison qu’il tient debout.
La maison tient debout sur elle
La centralité n’est pas une impression : elle se compte. En Guadeloupe, 52 % des familles avec enfants mineurs sont monoparentales ; en Martinique, 54 %, contre 23 % dans la France hexagonale (INED, recensement 2021). Près d’un enfant guadeloupéen sur deux vit avec sa seule mère, 51 % en Martinique, là où la métropole plafonne à 17 % (INSEE Analyses). Après une séparation, l’enfant reste chez sa mère dans neuf cas sur dix. Dès la première année de vie, un enfant antillais sur deux vit déjà en famille monoparentale ; en 2017, plus de huit naissances sur dix avaient lieu hors mariage (INSEE Focus n°124). Autour de la mère gravitent ses propres mère et sœurs : la maison se construit en lignée de femmes.
Le poteau du milieu
Le mot dit l’architecture. Le poto-mitan, c’est d’abord une pièce de bois : le poteau central du péristyle dans le temple vodou, le pilier qui porte la charpente de la case antillaise (Gyssels, 2008). De l’objet, la métaphore a glissé vers la personne : la fanm poto-mitan est celle qui « ne plie pas sous la double charge parentale ». La littérature en a fait un monument — Simone Schwarz-Bart et ses aïeules « sources de vie » dans Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972), Maryse Condé opposant la châtaigne qui reste entière au fruit à pain qui s’écrase (La Parole des femmes, 1979), Gisèle Pineau et ses « filles-mères » (L’Espérance-macadam, 1995). Toutes célèbrent une force ; toutes en montrent le prix.
Le mot qui ne convient pas
De cette centralité, on tire une conclusion flatteuse : les Antilles seraient un matriarcat. Aucun chercheur sérieux ne valide ce mot ; tous lui préfèrent matrifocalité. La distinction est décisive. L’anthropologue Raymond T. Smith l’a forgée en 1956 : la mère est le chef de fait du groupe domestique, le père-mari restant marginal — une centralité du foyer, pas une détention du pouvoir social. Une société peut être matrifocale dans ses cuisines et patriarcale dans ses institutions. C’est le cas des Antilles : pouvoirs politique, juridique et religieux d’ascendance coloniale et patriarcale, femmes maintenues dans la précarité (chômage proche de 21 %). La sociologue Stéphanie Mulot tranche : il s’agit d’« une organisation matrifocale, que certaines personnes nomment trop facilement un « matriarcat » » (2023). L’historienne Myriam Cottias le confirme pour les siècles passés : « l’idée d’une société dominée par les femmes était inexacte ».
Le berceau servile et son revers
D’où vient cette centralité, si ce n’est un pouvoir conquis ? La réponse plonge dans l’esclavage. Le Code Noir de 1685 réactive un vieux principe romain, partus sequitur ventrem : l’enfant suit la condition de la mère et appartient au maître de la mère, non à celui du père (articles 12 et 13). Le lien paternel, juridiquement, ne transmet rien. Le père esclave, vendu et déplacé séparément, se trouve « rendu accessoire » (Recherches familiales, 2023) ; Arlette Gautier a montré la « double exploitation des femmes esclaves, à la fois par le maître et par le mari » (Les Sœurs de Solitude, 1985). De cette matrice, une seule cellule pouvait demeurer stable : la mère et son enfant.
Ce que la culture célèbre comme une force, l’arithmétique le révèle aussi comme une charge. Aux Antilles, 17 % des familles monoparentales vivent dans la grande pauvreté, contre 5 % dans l’Hexagone (INED). La chercheuse Aude Lamour a nommé cette condition d’un terme juste : une « autonomie sous contrôle » (2019). C’est le nœud que vise la critique féministe : honorer le pilier, c’est risquer de naturaliser le fardeau, et de dispenser le tonton d’être autre chose qu’aimable. La revendication n’est pas de déboulonner la potomitan, mais de partager ce qu’elle porte. La grande étude de 2023 l’inscrit jusque dans son titre : « de la matrifocalité vers la coparentalité » (Mulot). Le poteau-mitan tient la maison ; il ne l’a jamais gouvernée. Confondre les deux, c’est offrir un trône en guise de dédommagement à qui n’a hérité que d’une charge.

Chronologie
- Mars 1685 — Le Code Noir applique le principe partus sequitur ventrem : l’enfant suit la condition de la mère (art. 12-13).
- 27 avril 1848 — Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.
- 1956 — Raymond T. Smith forge le concept de matrifocalité (The Matrifocal Family).
- 1972-1995 — La femme-pilier en littérature : Schwarz-Bart, Condé, Pineau.
- 2017 — Plus de 80 % des naissances hors mariage en Guadeloupe et en Martinique (INSEE).
- 2021 — Recensement : 52 % (Guadeloupe) et 54 % (Martinique) des familles avec enfants sont monoparentales.
- 2023 — Stéphanie Mulot : « de la matrifocalité vers la coparentalité » (Recherches familiales).
Sources
- INSEE — Analyses Guadeloupe n°84 et Martinique n°75 (recensement 2021) ; lien
- INED — « Devenir parent sans vivre en couple : une situation fréquente en outre-mer » ; lien
- Stéphanie Mulot — « L’évolution des familles guadeloupéennes de la matrifocalité vers la coparentalité », Recherches familiales, 2023 ; lien
- Raymond T. Smith — The Matrifocal Family: Power, Pluralism and Politics, Routledge, 1996 ; lien
- Code Noir (édit de mars 1685), texte intégral — BnF Gallica ; lien
- Arlette Gautier, Les Sœurs de Solitude (1985) ; Myriam Cottias, publications ; lien

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