CONTRE-FEU — Sur son blog, l’historien Bernard Lugan oppose à une déclaration de l’ONU sur la traite transatlantique le « silence » qui entourerait les traites arabo-musulmanes et intra-africaines. Particularité du cas : presque tous les faits avancés sont exacts. C’est le montage qui ment.
« L’ONU vote une résolution qualifiant la traite transatlantique de « crime le plus grave contre l’humanité »… mais passe sous silence les traites inter-africaines et arabo-musulmanes »
Le blog officiel de Bernard Lugan — 28 mars 2026
Ce que dit la source
L’argument tient en trois temps. L’ONU aurait adopté, le 25 mars 2026, par « 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions », une résolution qualifiant la traite transatlantique de « crime le plus grave contre l’humanité ». Ce texte « passerait sous silence » les traites intra-africaines et arabo-musulmanes — pourtant massives : le « seul marché de Zanzibar a vu passer des centaines de milliers d’esclaves », et l’esclavage demeure « une réalité » en Mauritanie. En filigrane, l’idée que des États eux-mêmes négriers ont voté ce texte, d’où une condamnation sélective et politiquement orientée. Disons-le par souci de probité : ces faits matériels sont, pour l’essentiel, vrais. Et l’asymétrie de mémoire qu’ils pointent est, en partie, réelle.
Ce que la structure révèle
Le vote, d’abord. Il est exact : le texte existe (déclaration A/80/L.48 du 25 mars 2026), et le décompte « 123 pour, 3 contre — Argentine, Israël, États-Unis —, 52 abstentions » est vérifiable sur les comptes rendus de l’Assemblée générale (press.un.org). Lugan ne fabrique rien. Mais deux silences s’installent dès cette ligne. Le texte est une déclaration non contraignante, pas une condamnation à portée juridique ; son porteur, le Ghana, précise qu’elle « ne crée pas de hiérarchie juridique des crimes ». Et son titre officiel complet vise « l’asservissement chattel racialisé des Africains » : son objet n’est pas l’esclavage en général, mais une forme précise — ce que la suite efface.
« L’ONU passe sous silence les autres traites », ensuite. Le procédé porte un nom : la fausse équivalence, dans sa variante dite whataboutism — « établir une équivalence entre des actions disparates, de manière à laisser entendre que l’accusateur a des priorités inversées ». Le texte du 25 mars porte bien sur la seule traite atlantique — l’Union européenne le relève elle-même dans son explication de vote. Mais Lugan écrit « l’ONU », pas « ce texte ». Or l’ONU, via le projet UNESCO « La Route de l’esclave », documente explicitement depuis 1994 les traites « transatlantique, transsaharienne, de l’océan Indien et de la mer Rouge ». Le glissement d’un texte ciblé à « l’institution qui se tait » est tout le ressort de l’argument.
Les autres traites, enfin. Tout est vrai, et parfois sous-estimé : la traite transsaharienne est estimée entre 6 et 10 millions de personnes ; à Zanzibar, environ 600 000 ventes documentées pour la seule période 1830-1873 (« des centaines de milliers » est donc conservateur) ; l’esclavage en Mauritanie est une réalité actuelle, mesurée à 3,2 % de la population par le Global Slavery Index 2023 — davantage que le « 1,2 % » de Lugan. Ces faits sont solides. Ils ne sont pas convoqués pour eux-mêmes, mais pour être mis en balance, comme si reconnaître une traite revenait à en nier d’autres. C’est le faux dilemme — « eux aussi, donc pas nous seulement ». La loi française elle-même le refuse : la loi Taubira de 2001 reconnaît « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien ». Reconnaître l’une n’a jamais effacé les autres.
Le contexte rétabli
Ce que la mise en équivalence dissout, ce n’est pas une hiérarchie des souffrances : c’est une singularité juridique. La traite transatlantique a codifié dans le droit une combinaison qu’aucune autre n’avait fixée simultanément. L’esclavage y est héréditaire par la mère — principe du partus sequitur ventrem, posé en Virginie en 1662, qui rompait avec l’hérédité patrilinéaire anglaise. Il y fait de l’esclave un bien meuble : le Code Noir de 1685 « déclare les esclaves être meubles » (article 44). Le tout racialisé — être noir vaut titre d’asservissement par naissance — et porté à une échelle industrielle : environ 12,5 millions de personnes déportées en trois siècles et demi (Slave Voyages). C’est cette codification de la race en propriété transmissible que vise la formule « racialized chattel », et c’est elle, précisément, que le « toutes les civilisations ont pratiqué l’esclavage » fait disparaître.
Reste la part honnête de la critique, qu’il faut accorder : l’asymétrie de mémoire est réelle. On parle moins, en Occident, des traites orientales — l’UNESCO travaille elle-même à combler ce déficit. L’erreur n’est pas de le constater ; elle est de transformer une asymétrie descriptive en exonération : glisser du « on en parle moins » au « donc nul ne doit ni mémoire ni réparation ». Ce passage du fait au droit est le même qui sépare, ailleurs, la reconnaissance d’une faute de sa réparation. On peut tout dire de vrai et fabriquer, par le seul agencement, un mensonge de perspective.

Chronologie
- 1662 — Virginie : partus sequitur ventrem, l’enfant suit la condition de la mère (esclavage héréditaire).
- 1685 — France : Code Noir, article 44, « les esclaves être meubles ».
- XVIe-XIXe s. — Traite transatlantique : ~12,5 millions de personnes déportées (Slave Voyages).
- 1830-1873 — Zanzibar : ~600 000 personnes vendues.
- 1981 — Mauritanie : dernière abolition légale au monde (pénalisée en 2007).
- 1994 — UNESCO : projet « La Route de l’esclave » (4 traites documentées).
- 21 mai 2001 — France : loi Taubira (traite transatlantique et océan Indien = crime contre l’humanité).
- 25 mars 2026 — ONU : déclaration A/80/L.48, vote 123/3/52, texte non contraignant.
- 28 mars 2026 — Bernard Lugan publie le billet décrypté ici.
Sources
- Source analysée : Bernard Lugan, billet du 28/03/2026 ; lien.
- Déclaration ONU A/80/L.48 (vote 123/3/52, texte non contraignant), 25/03/2026 ; lien.
- Loi n°2001-434 du 21 mai 2001 (loi Taubira), Légifrance ; lien.
- Code Noir (1685), article 44, Fondation pour la mémoire de l’esclavage ; lien.
- Trans-Atlantic Slave Trade Database (~12,5 M), Slave Voyages ; lien.
- UNESCO, « Routes des peuples mis en esclavage » (4 traites depuis 1994) ; lien.
- Global Slavery Index 2023 (Mauritanie 3,2 %), Walk Free ; lien.

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