CONTRE-FEU — Sur l’« Observatoire du décolonialisme », le linguiste Xavier-Laurent Salvador prend trois déclarations d’Emmanuel Macron sur la langue et en tire une « doctrine » qui parlerait du français « sans la France ». Les faits qu’il cite sont, pour l’essentiel, exacts. C’est l’assemblage qui ne l’est pas.
« Chacune de ces affirmations peut recevoir une explication, une nuance, une défense même […]. Mais leur réunion produit autre chose qu’un discours sur les langues. »
Observatoire du décolonialisme — Xavier-Laurent Salvador, 11 mai 2026
Ce que dit la source
La tribune part de trois phrases présidentielles : les langues régionales auraient été « un instrument de division de la nation » ; l’« épicentre » du français se trouverait « dans le bassin du fleuve Congo » ; l’arabe serait « la deuxième langue la plus parlée en France ». Prises séparément, écrit l’auteur, chacune « peut recevoir une explication, une nuance, une défense même ». Mais « leur réunion » dessinerait une manière de penser la France « sans la France » — un pays réduit à des flux, des chiffres et des « promesses démographiques », une langue cessant d’être pensée comme « langue de civilisation ».
Il faut rendre à ce texte ce qu’il a de solide, car la déconstruction ne vaut qu’à ce prix. Sur un point, Salvador a raison contre une longue paresse française : les langues régionales « ne divisaient pas la France : elles étaient la France ». Le breton, l’occitan, le corse, le basque ne furent pas des séditions dormantes mais des « formes de vie », et l’État a souvent « confondu l’unité avec l’uniformité ». La méfiance envers l’« usage politique » des constats démographiques est, en soi, légitime. Et l’auteur n’est pas le puriste qu’on croit : il juge « ridicule » un « purisme ignorant de l’histoire » et rappelle que le français est « né d’altérations », y compris « de l’arabe, de l’anglais ». Tout cela est juste. Le problème est ailleurs : dans la machine qui transforme ces matériaux en réquisitoire.
Ce que la structure révèle
La pièce maîtresse de l’accusation est une phrase : Macron aurait rangé les langues régionales parmi les « instrument[s] de division ». Replacée dans son discours, elle dit l’inverse. À l’Académie française, le 14 novembre 2024, le président file l’éloge du français : « La langue a été le creuset de l’unité du pays. Elle a été la fabrique d’une nation qui sinon s’échappait entre ces langues vernaculaires, ces patois, ces différentes langues régionales qui pour nombre d’entre elles existent encore mais qui étaient un instrument […] de division de la nation » (verbatim cité par France Bleu Pays Basque, 22 novembre 2024). Le verbe est à l’imparfait — « étaient » —, et « existent encore » concède leur survie présente : Macron décrit un processus historique d’unification, pas un mépris d’aujourd’hui. La tribune retire le préambule (« creuset », « fabrique ») et gomme le temps. Procédé : citation tronquée, décontextualisation.
S’y ajoute une omission. L’auteur cite, lui-même, une déclaration contraire — à Villers-Cotterêts, le 30 octobre 2023, Macron jugeait que « toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité » (Vie-publique.fr). Il oublie l’autre : en 2021, le même président appelait « les langues de France » un « trésor national ». On garde la contradiction qui se neutralise d’elle-même, on écarte celle qui ruine la thèse. Et l’on assemble trois énoncés prononcés dans trois contextes sans rapport — une cérémonie académique, deux sommets de la Francophonie, une visite d’État en Égypte. L’auteur le sait, et l’écrit : « leur réunion produit autre chose ». Procédé : montage — la « doctrine » naît de l’addition, non des énoncés.
Deuxième mouvement : concéder un fait pour mieux l’escamoter. L’« épicentre » du français « dans le bassin du Congo » est présenté comme un aveu suspect, « un mot pas innocent ». C’est pourtant le cadrage de l’Organisation internationale de la Francophonie elle-même : son rapport La langue française dans le monde 2026 compte 396 millions de francophones, dont 65 % en Afrique, et en projette 590 millions en 2050, « neuf sur dix » sur le continent (OIF, 16 mars 2026). Sa secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, le formule presque dans les termes du président : « C’est vers l’Afrique que se déplace le centre de gravité de la francophonie. » La République démocratique du Congo y devient le premier pays francophone du monde. Réduire cette bascule documentée à « un mot », c’est en escamoter l’échelle. Même méthode sur l’arabe : qu’il soit « deuxième langue parlée en France » est étayé — le maghrébin dialectal compte trois à quatre millions de locuteurs (Institut du Monde Arabe), davantage que toutes les langues régionales réunies. L’objection « familles en majorité berbérophones » est vraie pour la première vague kabyle du XXe siècle, mais inversée aujourd’hui, le berbère plafonnant à un ou deux millions (Salem Chaker, Langues et cité, 2013). Procédé : minimisation, nuance vraie retournée en relativisation.
Reste le cœur politique : « le même président » qui « soupçonne les langues régionales » « célèbre volontiers les appartenances multiples lorsqu’elles viennent d’ailleurs ». Cette asymétrie supposerait une intention. Or la défiance de l’État envers les langues régionales n’a rien de macroniste : c’est une doctrine constitutionnelle constante depuis trente ans. L’article 2 de la Constitution — « La langue de la République est le français » — date de 1992. La Charte européenne des langues régionales, signée en 1999, n’a jamais été ratifiée, le Conseil constitutionnel l’ayant jugée contraire à la Constitution (décision 99-412 DC). En 2021, la loi Molac voyait censurer, le jour même, son enseignement immersif et ses signes diacritiques au nom, encore, de l’article 2 (décision 2021-818 DC). L’« asymétrie » imputée à un homme est produite par un texte et son gardien, sous tous les gouvernements. Reste enfin le glissement le plus lourd venant d’un linguiste : le français promu « langue de civilisation », « dette », « discipline », contre le « bruit social » des autres usages. La sociolinguistique, de Bourdieu (Ce que parler veut dire, 1982) à Louis-Jean Calvet (La guerre des langues, 1987), nomme précisément cette opération : « langue de civilisation » n’est pas une description, c’est une idéologie de prestige qui naturalise une hiérarchie. Procédé : fausse asymétrie, hiérarchie glissée sous l’autorité savante.
Le contexte rétabli
Il y a, dans ce montage, un effet de miroir. L’Observatoire du décolonialisme est né, en janvier 2021 (appel publié dans Le Point, signé par soixante-seize universitaires), pour combattre les idéologues qui « entendent « déconstruire » tous les savoirs » et présentent « les Institutions — la langue, l’école, la République » comme des constructions à défaire. La tribune fait exactement cela : elle déconstruit trois phrases en une doctrine cachée, par lecture décontextualisée et intention prêtée. Elle range même « la déconstruction » aux côtés du climat et de la démographie, comme un de ces « fatalismes » que le pouvoir « subirait » — tout en en pratiquant un.
Mettre un discours à l’épreuve, c’est aussi le confronter aux décisions. Pendant que l’Élysée célébrait à Alexandrie, en mai 2026, l’arabe et l’avenir africain du français, le ministère de l’Éducation nationale suspendait, à l’automne 2025, les concours de recrutement d’enseignants en créole et en langue des signes française ; le Capes de LSF n’a été rouvert pour 2026 qu’après une mobilisation collective, l’agrégation de créole restant, elle, suspendue (Le Nouvel Obs, 31 octobre 2025). « Une forme de mépris culturel », ont dénoncé ses défenseurs. La générosité du verbe et la parcimonie des moyens dessinent là une incohérence réelle de la politique linguistique — celle que la rhétorique, de tous bords, gagnerait à regarder en face. C’est notre parallèle, pas celui de la tribune : il vise la cohérence du pouvoir, non un procès d’intention.
À quoi sert, alors, ce montage ? On peut formuler des hypothèses sans en faire des certitudes : une alarme identitaire qui convertit une banalité sociolinguistique en menace existentielle ; le réflexe d’un genre — le déclinisme linguistique, étant entendu que tous ne s’y rangent pas, Claude Hagège défendant le français contre l’hégémonie de l’anglais par goût du multilinguisme, à l’exact opposé d’une crispation identitaire ; ou une critique légitime, l’usage politique des chiffres, gonflée par le format de la tribune en « doctrine » que les faits ne portent pas — sa contradiction interne le suggère, le pouvoir y étant tour à tour accusé d’avoir un dessein et de n’être qu’un « machin sans forme ». Contre cette incertitude, une boussole : les langues, rappelle le linguiste Bernard Cerquiglini, « ne déclinent pas, elles évoluent » (France Culture, 30 janvier 2024). Le reste est affaire de structure — et c’est par la structure, non par l’émotion, qu’on la lit.

Chronologie
- 25 juin 1992 — L’article 2 de la Constitution dispose : « La langue de la République est le français. »
- 15 juin 1999 — La Charte européenne des langues régionales est jugée contraire à la Constitution (décision 99-412 DC) ; la France ne la ratifiera jamais.
- 12 octobre 2018 — À Erevan, Macron situe « l’épicentre » du français « dans le bassin du fleuve Congo ».
- 21 mai 2021 — Loi Molac sur les langues régionales ; le même jour, censure de l’enseignement immersif et des signes diacritiques (décision 2021-818 DC).
- 30 octobre 2023 — À Villers-Cotterêts : « Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité. »
- 14 novembre 2024 — À l’Académie française, la formule « instrument […] de division », au sein d’un éloge du français « creuset de l’unité ».
- 16 mars 2026 — Rapport OIF : 396 millions de francophones, 65 % en Afrique, 590 millions projetés en 2050.
- 9 mai 2026 — À Alexandrie : « l’épicentre […] est sur les bassins du fleuve Congo […] parce que c’est là qu’il y a le plus de locuteurs » ; « l’arabe est la deuxième langue parlée en France ».
- 11 mai 2026 — Publication de « Le français sans la France — Trois phrases et une doctrine ».
Sources
- Xavier-Laurent Salvador, « Le français sans la France — Trois phrases et une doctrine », Observatoire du décolonialisme, 11 mai 2026 ; lien
- Discours de Macron, Académie française, 14 novembre 2024 (verbatim) ; France Bleu, lien
- Discours de Macron, Villers-Cotterêts, 30 octobre 2023 ; Vie-publique.fr, lien
- Déplacement en Égypte (Alexandrie), 9 mai 2026 ; Élysée, lien
- OIF, La langue française dans le monde 2026, 16 mars 2026 ; lien
- Conseil constitutionnel, décisions 99-412 DC (1999) et 2021-818 DC (2021, loi Molac) ; lien
- Salem Chaker, « Le berbère en France », Langues et cité n°23, 2013 ; lien
- Appel de l’Observatoire du décolonialisme, Le Point, 13 janvier 2021 ; lien
- « Une forme de mépris culturel » : suspension des concours en créole et en LSF, Le Nouvel Obs, 31 octobre 2025 ; lien
- Bernard Cerquiglini, « Les langues ne déclinent pas, elles évoluent », France Culture, 30 janvier 2024.

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