FRANCE — Le 7 août 1990, la France ratifiait la Convention internationale des droits de l’enfant, dont l’article 12 garantit à tout enfant capable de discernement le droit d’être entendu. Trente-cinq ans plus tard, l’écart entre la promesse et la pratique porte un nom : l’adultisme, cette domination par l’âge qui se drape dans le « pour leur bien ». Mais l’enquête bascule vite vers une question plus vertigineuse : et si une société récoltait la jeunesse qu’elle sème ?
Une parole minorée, des prétoires à l’école
Commençons par le plus grave. Chaque année, 160 000 enfants seraient victimes de violences sexuelles — une estimation épidémiologique, non un décompte (CIIVISE, 2023) ; 5,4 millions d’adultes en auraient été victimes dans leur enfance. Le droit, pourtant, dit l’écoute : l’audition du mineur est de droit dès qu’il la demande (article 388-1 du Code civil). La pratique la diffère — le Défenseur des droits a constaté, en 2020, des décisions de protection rendues sans audition préalable des mineurs capables de discernement. Et toujours trop tard : la prescription des viols sur mineur court jusqu’aux 48 ans de la victime (loi du 3 août 2018), quand celles-ci parlent en moyenne entre 45 et 50 ans.
Que la jeunesse cesse de témoigner pour se mobiliser, et la lenteur devient fulgurance. À Redon, en juin 2021, un homme de 22 ans perd la main lors de la dispersion d’une rave-party ; ses plaintes sont classées sans suite, l’usage des armes jugé « proportionné » (France Bleu). Après la mort de Nahel Merzouk (27 juin 2023), la réponse aux révoltes est d’une sévérité inédite : un tiers de mineurs parmi près de 4 000 interpellés, 95 % de condamnations, 905 comparutions immédiates (ministère de la Justice) — une « mobilisation inédite de l’ensemble de la chaîne pénale » (Sénat, 2024), alors que trois quarts des mineurs déférés sont scolarisés.
Restent ceux qui les instruisent. L’Éducation nationale est « le premier budget de l’État » — 64,5 milliards d’euros (Sénat, 2024) — et sa première variable d’ajustement : dépense par élève du primaire inférieure de 9 % à la moyenne de l’OCDE, salaire en retard de 19 % après quinze ans de carrière, pouvoir d’achat de fin de carrière en recul de plus de 10 % depuis 1990 (OCDE). On forme la jeunesse avec un métier que l’on a appris à dévaloriser.
On ne naît pas barbare, on se construit
Derrière l’adultisme se cache une question d’anthropologie : qu’est-ce qu’un jeune ? La réponse spontanée — un être en devenir, encore proche de l’instinct — est précisément le préjugé qu’il faut renverser. Un être pensant ne se déploie pas depuis une nature pré-écrite : il se construit au contact des autres, en apprenant de la différence, en se découvrant dans le regard d’autrui. « L’âge est une donnée socialement manipulable et manipulée », écrivait Bourdieu (1978). Le sociologue Vincent Tiberj l’a vérifié sur les données électorales : nos valeurs tiennent à notre socialisation, non à notre âge — la cohorte née dans les années 1960 est devenue plus tolérante en vieillissant, et non l’inverse (Tiberj, 2009).
L’éthologie le confirme avec une force troublante. À Pilanesberg, en Afrique du Sud, de jeunes éléphants mâles relocalisés sans aînés sont entrés en rut une décennie trop tôt et ont tué jusqu’à 49 rhinocéros ; la solution ne fut ni l’abattage ni la cage, mais l’introduction de mâles adultes — et les tueries cessèrent (Nature, 2000). Privé de contact social, le jeune singe développe lui aussi une dysfonction durable et une agressivité aberrante (Harlow, 1965). La leçon vaut au seul niveau du mécanisme — y voir une loi de la politique humaine serait un sophisme — mais elle est limpide : la violence du jeune naît de l’abandon, elle ne le révèle pas.
C’est l’exact renversement de Sa Majesté des mouches (Golding, 1954). Le roman met en scène des enfants qui, livrés à eux-mêmes, sombrent dans la barbarie ; son intuition est partiellement juste — la violence est un miroir du monde adulte — mais il accomplit un dernier geste adulto-centré : il suppose la sauvagerie au fond de l’enfant, quand Pilanesberg montre qu’elle naît du vide laissé par les adultes. Le jeune n’est pas un barbare à domestiquer : c’est un être à construire — en l’écoutant.
Quand la construction change de mains
Voilà pourquoi le virage réactionnaire de la jeunesse contemporaine n’infirme pas la thèse : il l’illustre. La jeunesse française fut longtemps vectrice de rupture humaniste — détonateur de Mai 68 et de ses huit millions de grévistes, victorieuse de la bataille anti-CPE en 2006. Elle n’a jamais été un bloc — les mouvements d’extrême droite Occident puis GUD recrutaient sur les mêmes campus dans les mêmes années (INA) — mais sa pente, dans la France d’après-guerre, inclinait vers l’ouverture. Or le vote RN chez les 18-24 ans est passé de 6 % en 2002 à 33 % en 2024 (CEVIPOF). Si la jeunesse se construit, une telle bascule signale que sa construction a changé de mains.
Ces mains sont d’abord celles d’un écosystème informationnel transformé : 23 % des 18-24 ans s’informent via TikTok (Reuters Institute, 2024), et les algorithmes d’engagement qui leur servent le monde amplifient la colère de près d’un demi-écart-type (Milli et al., 2023). Elles sont aussi celles d’une presse concentrée : l’empire Bolloré — de Canal+ à CNews, du Journal du Dimanche à Hachette, Lagardère absorbé en 2023 — vaut à son propriétaire d’être classé « prédateur de la liberté de la presse » (RSF, 2025), tandis que CNews est devenue, en mai 2024, la première chaîne d’information de France (Médiamétrie). Le Sénat avait prévenu dès 2022 que cette concentration faisait « peser un vrai risque sur la démocratie et le pluralisme ».
L’honnêteté commande ici la prudence. Tout ceci est corrélation, non causalité démontrée : la droitisation des jeunes coïncide avec la mutation médiatique sans qu’aucune étude n’établisse un lien mécanique, et d’autres forces jouent — précarité, coût de la vie, normalisation du Rassemblement national, et un puissant clivage de genre, les jeunes femmes demeurant nettement plus à gauche que les jeunes hommes. Qu’un environnement façonne des dispositions, voilà ce qui est établi ; non qu’il les programme.
À qui profite l’ordre
Reste la question gênante : à qui profite cette jeunesse-là ? La tentation est d’y voir un complot des aînés ; les faits invitent à plus de rigueur, et n’en sont pas moins troublants. Au 1er janvier 2025, pour la première fois, 51,6 % du corps électoral a plus de 50 ans, les moins de 30 ans n’en pesant que 17 % (INSEE) ; et ces derniers votent peu — 72,5 % d’abstention chez les 18-29 ans au second tour des législatives de 2022, contre 40,9 % chez les 65 ans et plus. Minorer la jeunesse ne coûte presque rien : c’est une gérontocratie de fait, produite par l’arithmétique et l’indifférence avant tout décret.
Faut-il aller jusqu’à l’intention ? Ce qui est documenté, c’est le projet éditorial — le remplacement méthodique de rédactions par des journalistes de la droite réactionnaire (RSF). Ce qui ne l’est pas, c’est l’existence d’un plan concerté visant spécifiquement à « convertir » la jeunesse pour préserver un système : aucune source primaire ne l’atteste, et la seule convergence d’un capital concentré, d’une économie de l’attention récompensant l’indignation et d’une ligne réactionnaire suffit à produire l’effet sans qu’un état-major le pilote. L’ordre n’a pas besoin de comploter contre la jeunesse : il lui suffit de capter sa construction.

Écouter, c’est construire
Une société récolte la jeunesse qu’elle sème. La France refuse à la sienne le statut d’interlocuteur — dans ses prétoires, ses commissariats, ses budgets — puis délègue sa construction à un marché de l’outrage, et s’étonne enfin de sa bascule. Le mythe de Sa Majesté des mouches la rassure : si les enfants sont des barbares en puissance, alors les tenir à distance serait sagesse. Mais les éléphants de Pilanesberg disent l’inverse — la sauvagerie du jeune est le signe d’un monde adulte qui a démissionné, et il suffit parfois de revenir parmi eux pour qu’elle s’apaise.
Écouter ses enfants n’est donc pas une faiblesse sentimentale. C’est reconnaître que l’humanité ne se transmet pas par décret, mais par la rencontre — de l’autre, de la différence, du désaccord patiemment éprouvé. Notre société ne se grandirait-elle pas en écoutant vraiment sa jeunesse ? La question n’attend pas une réforme. Elle attend que nous cessions, d’abord, de la croire naïve.
Chronologie
- 1954 — Parution de Sa Majesté des mouches de William Golding.
- Mai 1968 — La jeunesse étudiante, détonateur de la plus grande grève de l’histoire de France (jusqu’à ~8 millions de grévistes).
- 7 août 1990 — La France ratifie la Convention internationale des droits de l’enfant (art. 12).
- 2000 — Nature : à Pilanesberg, réintroduire des éléphants adultes fait cesser les tueries de jeunes mâles.
- 2002 — Le vote RN ne pèse que 6 % chez les 18-24 ans.
- Avril 2006 — Abrogation du CPE après la mobilisation lycéenne et étudiante.
- 3 août 2018 — Prescription des viols sur mineur portée à 30 ans après la majorité.
- 16 juillet 2020 — Le Défenseur des droits constate des décisions rendues sans audition des mineurs.
- 18-19 juin 2021 — Rave-party de Redon : une main arrachée, plaintes classées sans suite.
- 2022 — Rapport sénatorial sur la concentration des médias.
- Juin-juillet 2023 — Mort de Nahel Merzouk, révoltes urbaines ; rapport de la CIIVISE (novembre).
- Mai-juillet 2024 — CNews devient la première chaîne d’info ; le RN arrive en tête chez les 18-24 ans (33 %).
- 1er janvier 2025 — Pour la première fois, 51,6 % du corps électoral a plus de 50 ans.
Sources
- CIIVISE, rapport public 2023 ; lien
- Défenseur des droits, rapport « droits de l’enfant » 2020 ; lien
- Prescription des infractions sexuelles sur mineur (loi du 3 août 2018) ; lien
- Sénat, rapport n°521 (2024) sur les émeutes de 2023 ; lien
- France Bleu, classement sans suite de Redon (2022) ; lien
- Sénat, rapport général n°144 (PLF 2025), Enseignement scolaire ; lien
- OCDE, Regards sur l’éducation 2024 ; lien
- Pierre Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot » (1978) ; lien
- Vincent Tiberj, Agora (2009) / Les Citoyens qui viennent (PUF, 2017) ; lien
- Slotow et al., « Older bull elephants control young males », Nature (2000) ; lien
- Harlow et al., « Total social isolation in monkeys », PNAS (1965) ; lien
- CEVIPOF / Ipsos, note sur les jeunes et les législatives 2024 ; lien
- Reuters Institute, Digital News Report 2024 ; lien
- Milli et al., audit du ranking par engagement (2023) ; lien
- Reporters sans frontières, classement de la liberté de la presse 2025 ; lien
- Médiamétrie / Puremédias, audiences mai 2024 (CNews) ; lien
- Sénat, commission d’enquête sur la concentration des médias (2022) ; lien
- INSEE / franceinfo, corps électoral au 1er janvier 2025 ; lien

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