L’exigence de la structure pour une information libérée de l’émotion

« Réinformation » et « post-réalité » : le brouillard a des propriétaires

Gros plan macro d'un mécanisme de loquet de fenêtre en laiton fixé sur une vitre froide couverte de buée et de gouttes de condensation ; un sceau de laiton vierge riveté à côté ; l'arrière-plan embué se dissout en flou.

Paris — Le 26 mai 2026, la délégation à la prospective du Sénat adoptait un rapport au titre vertigineux : « Le futur de notre rapport à l’autorité et à la vérité à l’horizon 2050 » (rapport n° 655). Relayé par le site Next le 22 juin, il met un mot sur une inquiétude diffuse — l’entrée dans une ère de « post-réalité », « instrumentalisée par des médias de réinformation ». Le mot est juste. Pris seul, il est aussi un piège : il décrit un climat là où il faudrait nommer une industrie.

Débat audio — « Post-réalité » : fatalité technologique ou industrie organisée ?

Un diagnostic qui nomme à moitié

Le rapport envisage quatre scénarios à l’horizon 2050 : un « ministère de la post-vérité » dominé par un « homme fort », un « sursaut démocratique », un « empire technologique » des Big Tech « destructeur de toutes les formes d’autorité », et des « communautés de résistance pour faire vivre l’idéal de la Vérité ». Le vocabulaire qui l’irrigue est d’abord technologique : « bulles de filtres », algorithmes, deep fakes, robots conversationnels, métavers. La menace y a la consistance d’un climat, sans visage.

Pourtant, le rapport résiste à sa propre grammaire. Lors de l’audition du 22 janvier 2026, la philosophe Claudine Tiercelin (Collège de France) décrit la post-vérité comme « le fruit de l’inventivité technologique », mais aussi du « déclin des médias traditionnels » et du « discrédit jeté sur les experts ». Surtout, le chercheur Arnaud Miranda (Cevipof) en nomme l’essentiel : la « vérité alternative » fut « une véritable stratégie de pénétration des sphères politiques, assumée dès leurs premiers textes par les auteurs néo-réactionnaires » (compte rendu, Sénat, 22 janvier 2026). Il y a donc des auteurs, et une stratégie. Reste à les regarder.

Un mot qui a un acte de naissance

« Réinformation » n’est pas une catégorie neutre forgée par des observateurs : c’est une auto-désignation. Le terme apparaît en novembre 1997, quand Bruno Mégret, devant le conseil scientifique du Front national, appelle à « une réinformation qui gomme le stigmate des années de désinformation subies » (Le Monde, 25 novembre 1997). « Ré-informer » présuppose toujours que les autres — les médias « mainstream » — désinforment ; le mot encode, dans sa structure même, le soupçon qu’il prétend documenter (Conspiracy Watch).

Il a un théoricien : Jean-Yves Le Gallou, passé du GRECE au Front national, qui fonde en 2002 le laboratoire Polémia, lance le « bulletin de réinformation » de Radio Courtoisie (2007) et popularise le terme mélioratif de « réinfosphère » — précisément pour échapper à celui, péjoratif, de « fachosphère » (Albertini & Doucet, La Fachosphère, 2016 ; INA, La Revue des médias). En amont, une matrice : le GRECE, fondé en 1968, et sa stratégie revendiquée de « gramscisme de droite » — conquérir l’hégémonie culturelle avant le pouvoir. Cette métapolitique n’est pas une intention qu’on prête : c’est une doctrine assumée depuis un demi-siècle.

Vidéo — Anatomie de l’écosystème de la « réinformation ».

Une industrie, pas une fatalité

La métapolitique d’hier a aujourd’hui des financeurs. En 2024, L’Humanité révèle le « projet Périclès » de l’homme d’affaires Pierre-Édouard Stérin : 150 millions d’euros sur dix ans pour financer médias, influenceurs et associations (L’Humanité, 19 juillet 2024 ; confirmé par Mediapart). L’un des objectifs y est écrit noir sur blanc : « contrôle de la fenêtre d’Overton à travers les médias, les influenceurs et les leaders d’opinion ». Ce n’est pas une lecture militante de l’adversaire ; c’est la phrase d’un document interne.

À l’étage du capital, la concentration est documentée. Le groupe Bolloré détient environ 29 % de Vivendi, contrôle Canal+ — donc CNews — depuis 2012, et a pris « pleinement » le contrôle de Lagardère en novembre 2023 : Europe 1, le JDD, Paris Match, Hachette (Puremédias, 21 novembre 2023). Le Sénat l’actait dès 2022 : « les concentrations dans le secteur des médias ne sont pas neutres pour l’information » (rapport n° 593, 29 mars 2022). Résultat dans les audiences : en octobre 2024, CNews est, pour le dixième mois consécutif, la première chaîne d’information française (4 % de part d’audience, Médiamétrie). Une chaîne possédée et éditée n’est pas un algorithme : c’est une ligne, et la ligne a un propriétaire.

Un terrain de défiance, un arsenal qui vise à côté

Décrire l’offre ne dispense pas de regarder le terrain — et il est meuble. La confiance des Français dans l’information est tombée à 29 %, au 41ᵉ rang sur 48 pays (Reuters Institute, Digital News Report 2025) ; 61 % se déclarent défiants envers les médias (Baromètre La Croix / Verian, 2026) ; 78 % disent n’avoir « pas confiance dans la politique », ce que le CEVIPOF résume en « grand désarroi démocratique » (février 2025). Cette défiance est ancienne, mesurée, et bien plus large que la seule réinfosphère. Elle est aussi générationnelle : chez les 18-24 ans, 69 % adhèrent à au moins une affirmation fausse, et 28 % à cinq théories complotistes ou plus, contre 9 % des plus de 65 ans (IFOP / Fondation Jean-Jaurès, 2023). Sur ce sol, l’amplification algorithmique joue pleinement son rôle de vecteur.

Face à cela, l’État n’est pas désarmé — il est mal armé. Le Conseil d’État a contraint l’Arcom à réexaminer le pluralisme de CNews, tous intervenants compris (13 février 2024, sur saisine de Reporters sans frontières) ; le régulateur a multiplié sanctions et mises en demeure, jusqu’à reprocher « la prédominance globale d’un même cadre d’interprétation de l’actualité » (Arcom, 12 juin 2026), et a écarté C8 de la TNT (arrêt de diffusion, 28 février 2025). Mais la loi contre la « manipulation de l’information » de 2018 ne vaut qu’en période électorale ; le règlement européen DSA vise les plateformes ; VIGINUM traque l’ingérence étrangère — interdiction de RT et Sputnik en mars 2022, campagne « Doppelgänger » et ses 355 noms de domaine usurpant des médias (rapport du 19 juin 2023). Chaque outil saisit un fragment ; l’offre éditoriale domestique, légale et protégée par la liberté d’expression, passe entre les mailles.

Infographie en deux colonnes — à gauche « L'offre » : 1997 acte de naissance du mot, projet Périclès (150 M€), empire Bolloré et CNews ; à droite « le terrain » : 29 % de confiance dans l'info, 78 % de défiance politique, 28 % des 18-24 ans adhérant à au moins cinq théories complotistes ; en bas, « post-réalité décrit le terrain, mais efface l'offre ».
Infographie — L’offre organisée et le terrain de défiance.

Le brouillard et ceux qui le soufflent

Au bout de l’enquête, les explications ne s’excluent pas : elles se hiérarchisent. La crise de confiance et l’amplification numérique décrivent le terrain ; l’entreprise idéologique, organisée, possédée et financée, décrit l’offre. Le mot « post-réalité » dit vrai du premier et tait le second. En nommant une fatalité technologique sans auteur, il dissout en brouillard ce qui est une économie politique — datée, nommable, finançable et, en principe, régulable.

Rien ici d’une pieuvre occulte tirant les fils : seulement une convergence revendiquée, un capital concentré et un financement assumé. Mais rien non plus d’une simple panne d’algorithme. Entre les deux récits commodes — le complot et la fatalité —, il y a la chose elle-même : une industrie, sur un sol de défiance. Nommer la technique sans nommer la propriété, c’est confondre le brouillard et ceux qui le soufflent.

Chronologie
  • Janvier 1968 — Fondation du GRECE, matrice de la « métapolitique » (gramscisme de droite).
  • Novembre 1997 — Bruno Mégret emploie « réinformation » au conseil scientifique du FN (Le Monde).
  • 2002 — Jean-Yves Le Gallou fonde le think tank Polémia.
  • 2007 — « Bulletin de réinformation » sur Radio Courtoisie ; le terme se popularise.
  • 2012 — Le groupe Bolloré prend le contrôle de Canal+ (CNews).
  • 2016 — « Post-truth » désigné mot de l’année par l’Oxford Dictionaries.
  • 22 décembre 2018 — Loi « infox » contre la manipulation de l’information.
  • Mars 2022 — L’Union européenne interdit la diffusion de RT et Sputnik.
  • 29 mars 2022 — Rapport du Sénat n° 593 : « les concentrations ne sont pas neutres ».
  • 19 juin 2023 — VIGINUM expose la campagne « Doppelgänger » (355 noms de domaine).
  • 21 novembre 2023 — Vivendi (Bolloré) prend le contrôle de Lagardère (Europe 1, JDD, Paris Match).
  • 13 février 2024 — Le Conseil d’État impose à l’Arcom de réexaminer le pluralisme de CNews.
  • 19 juillet 2024L’Humanité révèle le « projet Périclès » (150 M€, « contrôle de la fenêtre d’Overton »).
  • Octobre 2024 — CNews, première chaîne d’information française (4 % de part d’audience, Médiamétrie).
  • Février 2025 — CEVIPOF : « le grand désarroi démocratique » (78 % sans confiance dans la politique).
  • 26 mai 2026 — Le Sénat adopte le rapport n° 655 sur l’autorité et la vérité à l’horizon 2050.
  • 12 juin 2026 — L’Arcom met CNews en demeure pour défaut de pluralisme.
Sources
  • Sénat, rapport n° 655 (2025-2026), « Le futur de notre rapport à l’autorité et à la vérité à l’horizon 2050 » ; lien
  • Sénat, compte rendu de l’audition du 22 janvier 2026 (Tiercelin, Miranda) ; lien
  • Sénat, rapport n° 593 (29 mars 2022), concentration des médias ; lien
  • Conseil d’État, décision n° 463162 (13 février 2024), pluralisme de CNews ; lien
  • Arcom, mise en demeure de CNews (12 juin 2026) ; lien
  • Légifrance, loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 (manipulation de l’information) ; lien
  • SGDSN / VIGINUM, rapport « RRN / Doppelgänger » (19 juin 2023) ; lien
  • Reuters Institute, Digital News Report 2025 (France : 29 % de confiance) ; lien
  • Verian / La Croix, Baromètre de la confiance dans les médias 2026 ; lien
  • CEVIPOF / Sciences Po, Baromètre de la confiance politique, vague 16 (février 2025) ; lien
  • IFOP / Fondations Reboot & Jean-Jaurès, « La mésinformation scientifique des jeunes » (12 janvier 2023) ; lien
  • Conspiracy Watch, notice « Réinformation » ; lien
  • INA, La Revue des médias, sur La Fachosphère (Albertini & Doucet) ; lien
  • « Projet Périclès » (révélations L’Humanité / Mediapart, juillet 2024) ; lien
Ada Sheldon
Rédaction Unvarnish Media — enquêtes systémiques, méthodologie OSINT. Contenu assisté par IA, vérifié et validé par la rédaction. Notre méthodologie

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