CONTRE-FEU — En juin 2025, l’essayiste et chroniqueuse Rachel Khan décrit le terrorisme islamiste en « pieuvre » sur X, retire le tweet, puis défend l’image dans Le Point : « La pieuvre n’est pas un fantasme antisémite ». Le procédé mérite d’être déplié à froid — pas la personne, ni sa cause : la figure choisie, et l’argument qui la justifie.
« J’ai utilisé la métaphore de la pieuvre pour parler du terrorisme islamiste. Cette image me semblait s’imposer en l’espèce et je n’ignore pas qu’elle a été très abondamment utilisée dans l’iconographie politique, dans tous les sens. »
X — Rachel Khan, 24 juin 2025
Ce que dit la source
L’argument se tient en deux temps. D’abord un constat de bon sens : la pieuvre serait une image « qui s’impose » pour figurer un ennemi diffus, tentaculaire, et elle a servi « dans tous les sens » — donc rien de spécifiquement infamant à la mobiliser. Ensuite une lucidité revendiquée : Rachel Khan reconnaît elle-même le risque d’« alimenter une pensée complotiste », celle « que favorisent la République islamique d’Iran et ses soutiens », et retire l’image au motif que « le combat contre la terreur islamiste est trop sérieux pour être mené avec les armes de nos ennemis ». Puis, dans Le Point, elle rouvre le dossier : la pieuvre, soutient-elle, « n’est pas un fantasme antisémite ». Deux mouvements à tenir ensemble — un retrait, une défense rétrospective. Le point de départ de la défense est, lui, factuellement exact : ce motif est bien multivalent. C’est ce qui le rend digne d’analyse, et non de procès.
Ce que la structure révèle
« Utilisée dans tous les sens. » Vrai en partie. La plus ancienne carte-caricature connue représente la Russie en pieuvre (Fred W. Rose, Serio-Comic War Map, 1877) ; en 1904, c’est la Standard Oil qui enserre le Capitole (Keppler, « Next! », Puck, Library of Congress). Mais « dans tous les sens » aplatit une asymétrie : le US Holocaust Memorial Museum atteste que, dès les années 1920, la pieuvre est une « métaphore visuelle courante » du mythe de la « conspiration juive mondiale » (pièce canonique : la pieuvre à étoile de David de Josef Plank, ~1938), avec des antécédents dès l’affaire Dreyfus (Lenepveu, Musée des horreurs, 1899). Tous les usages ne pèsent pas le même poids. Procédé : relativisation par la multivalence.
« Pas un fantasme antisémite. » Exact comme « pas seulement » ; faux comme absolu. Les institutions mémorielles et les historiens de l’antisémitisme (USHMM, ADL, David Feldman / Birkbeck) documentent ce registre comme l’un des plus stables du trope. Transformer un « pas uniquement » en « pas du tout », c’est un trompeur par omission — une fausse alternative entre image neutre et image antisémite, alors que le motif est les deux selon le contexte et les marqueurs (étoile de David, globe, figure identifiée).
La pieuvre pour figurer le djihadisme. Une pieuvre, c’est une tête et des tentacules pilotés depuis le centre — donc un point unique à frapper, « couper la tête ». Or la recherche décrit le terrorisme djihadiste contemporain comme décentralisé : « djihad sans chef » (Marc Sageman, 2008), « islamisation de la radicalité » à moteur individuel (Olivier Roy, 2016), modèle franchisé de l’État islamique. Pour l’Europe, Europol (TE-SAT 2025) relève des passages à l’acte très majoritairement isolés, « sans commandement centralisé ». La stratégie implicite de décapitation est de surcroît jugée largement inefficace (Jenna Jordan, Leadership Decapitation, 2019 ; « effet hydre » : décapité, le réseau se rend plus résilient). L’image fidèle serait l’hydre, pas la pieuvre. Procédé : décontextualisation — une figure qui déforme l’objet qu’elle prétend éclairer. L’intention, elle, reste hypothèse : maladresse reconnue, effet de cadrage, ou logique d’attention propre au réseau. Le retrait initial plaide pour la première ; rien ne permet d’en faire un fait.
Le contexte rétabli
Pourquoi cette image « s’impose »-t-elle ? Parce qu’elle est efficace — mais de la pire manière. La bête tentaculaire est l’incarnation visuelle de la thèse complotiste elle-même : un centre de commandement caché, des bras omniprésents, « rien par accident, tout est lié » (Michael Barkun, 2003 ; Pierre-André Taguieff, Les Théories du complot, 2021). Les travaux d’iconographie le mesurent : le motif « pieuvre » accroît la perception conspirationniste, même sans tentacules dessinés (Correll et al., CHI 2025). C’est exactement ce que la rétractation de Rachel Khan visait juste — manier ce trope, c’est emprunter « les armes de nos ennemis ».
Reste l’angle mort que la défense passe sous silence : l’accusation en miroir, notion formalisée par Roger Mucchielli (1970). La structure complotiste est formelle et réversible — elle fonctionne contre n’importe quel camp. Reprocher à l’adversaire sa pensée complotiste tout en le peignant en pieuvre, c’est reproduire sa grammaire. Une honnêteté toutefois : l’imaginaire « pieuvre » que Khan prête au camp iranien n’est pas, côté Téhéran, particulièrement poulpier — le poulpe est surtout l’image qu’Israël a retournée contre l’Iran (« octopus doctrine », 2022). Le complotisme du régime iranien est réel et documenté (charte du Hamas renvoyant aux Protocoles ; matrice de l’« Arrogance mondiale »), mais il ne loge pas dans ce motif précis. C’est la forme conspirationniste qui circule d’un camp à l’autre, pas l’animal. L’enjeu n’est pas qu’on recoure à des images — c’est qu’on défende un trope sans en nommer la mécanique, après l’avoir soi-même identifiée.

Chronologie
- ~23 juin 2025 — tweet « pieuvre » pour le terrorisme islamiste (depuis supprimé).
- 24 juin 2025 — tweet de rétractation : retrait de l’image, motif = risque complotiste.
- 26-27 juin 2025 — tribune Le Point « La pieuvre n’est pas un fantasme antisémite » : défense rétrospective.
Sources
- Source analysée : Rachel Khan, fil X, 24 juin 2025 ; lien.
- US Holocaust Memorial Museum — la pieuvre comme métaphore de la « conspiration juive mondiale » (acc. 73815, Josef Plank ~1938).
- Library of Congress — Keppler, « Next! », Puck, 1904 (Standard Oil).
- Fred W. Rose, Serio-Comic War Map, 1877 ; Leventhal Map & Education Center.
- Marc Sageman, Leaderless Jihad, 2008 ; Olivier Roy, Le Djihad et la mort, 2016 ; Europol, TE-SAT 2025.
- Jenna Jordan, Leadership Decapitation, Stanford UP, 2019.
- Pierre-André Taguieff, Les Théories du complot, PUF, 2021 ; Michael Barkun, A Culture of Conspiracy, 2003 ; Roger Mucchielli, La Subversion, 1970.
- Correll et al., « The Many Tendrils of the Octopus Map », CHI 2025.

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