CAYENNE (Guyane) — Le 11 juin 2026, l’Assemblée nationale rejette une proposition de loi qui n’aurait pas dû, sur le papier, déclencher une telle tension. Dans la foulée, le député guyanais Jean-Victor Castor, son rapporteur, appelle ses concitoyens à la « désobéissance civile » (Assemblée nationale, 11 juin 2026). Partout, l’épisode est résumé d’une formule commode : « la Guyane veut son pétrole ». Elle est presque entièrement trompeuse — et c’est précisément ce qui la rend passionnante.
Ni une députée, ni des sols
Première correction : aucune « députée » n’est à l’origine de cette demande. Le texte est une proposition de loi déposée au Sénat le 3 décembre 2025 par le sénateur de Guyane Georges Patient (Sénat, dossier législatif). Son objet n’est pas d’autoriser un forage précis, mais de lever, dans les seuls outre-mer, l’interdiction de rechercher et d’exploiter les hydrocarbures inscrite dans la loi dite Hulot du 30 décembre 2017 (loi n°2017-1839). Le périmètre dépasse d’ailleurs la Guyane : gaz de Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, Polynésie, Nouvelle-Calédonie.
Le parcours du texte raconte déjà le clivage : adopté par le Sénat le 29 janvier 2026 par 227 voix contre 105, il est rejeté quelques mois plus tard par l’Assemblée nationale, le gouvernement le jugeant « anachronique ». Seconde correction, plus lourde : le pétrole guyanais ne dort pas « dans les sols ». Il serait, le cas échéant, offshore, au large des côtes, dans une zone économique exclusive dont l’État — et non la collectivité — détient la souveraineté.
Un pétrole que la Guyane n’a probablement pas
C’est le paradoxe que personne ne formule : on se déchire pour un pétrole dont l’existence n’est pas établie. En septembre 2011, le puits Zaedyus, foré à environ 150 kilomètres au nord-est de Cayenne par un consortium mené par Tullow Oil aux côtés de Shell et Total, annonce une découverte d’hydrocarbures. L’enthousiasme est réel : les estimations d’avant-forage évoquent des centaines de millions de barils. Mais les cinq forages suivants, de 2012 à 2019, se révèlent tous secs. Après le dernier d’entre eux, Total rend son permis « Guyane Maritime » en 2019.
Le verdict est posé sans détour par le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné : « il n’y a pas d’hydrocarbures en Guyane » (2024). Quant à un gisement terrestre exploitable — celui qu’évoque l’idée d’« exploiter les sols » —, aucune donnée géologique publique ne l’atteste. La demande politique porte donc sur une ressource au mieux hypothétique. Ce constat ne la disqualifie pas : il en déplace le sens.
À qui irait la rente ? L’angle mort du texte
Supposons malgré tout le pétrole là, et exploitable. La question décisive devient : qui en toucherait les fruits ? Le droit français répond avec une clarté désarmante. Sous le code minier, les titres miniers sont octroyés par l’État, et la redevance sur la production de pétrole — de l’ordre de 8 % — lui revient intégralement. L’impôt sur les sociétés alimente, lui aussi, le budget central. Restent les redevances communale et départementale des mines, perçues localement, mais forfaitaires, modestes, et de surcroît inapplicables à l’offshore au-delà d’un mille marin.
Un détail technique scelle l’affaire : un mécanisme de partage à parts égales entre l’État et la région du produit de la redevance offshore, créé en 2012 spécialement pour la Guyane, a été abrogé au 1er janvier 2020, faute de rendement. Pour un pétrole guyanais en mer, la part revenant au territoire serait donc proche de zéro. Au Sénat même, un élu de l’opposition résumait l’angle mort du texte : « rien ne garantit que la valeur bénéficierait au territoire ». L’intuition selon laquelle « les bénéfices iraient à l’État dans sa globalité » n’est pas une crainte : c’est l’état du droit.
Pendant que l’on débat d’un baril fantôme, la Guyane aligne des richesses bien réelles, et pour la plupart renouvelables. Sa forêt couvre 96 % du territoire et stocke à elle seule l’équivalent de 27 % du carbone forestier français. Son ciel vaut de l’or : le Centre spatial guyanais de Kourou pèse environ 12,6 % de la valeur ajoutée régionale (IEDOM). Son sous-sol donne déjà — l’or représente 44 % des exportations de biens —, mais au prix d’un orpaillage illégal qui déverse chaque année une dizaine de tonnes de mercure dans les fleuves et empoisonne les populations amérindiennes (WWF). Et près de 73 % de son électricité est déjà d’origine renouvelable.
Le pétrole comme drapeau
Si la ressource est douteuse et la rente confisquée d’avance, pourquoi cette bataille ? Parce qu’elle ne parle pas, au fond, de pétrole, mais de souveraineté. Le sous-financement est réel et ancien : 52,9 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, le PIB par habitant atteint à peine 43 % du niveau national (INSEE), et la mission Outre-mer du budget 2026 a été réduite de 17,7 % en autorisations d’engagement. Le contexte est aussi celui d’un processus d’évolution institutionnelle : le Congrès des élus de Guyane a voté à l’unanimité, le 26 mars 2022, le principe d’une autonomie sur-mesure, et un référendum est envisagé après les municipales de mars 2026.
Dans ce cadre, le pétrole devient un drapeau. « Décider depuis l’Hexagone, c’est terminé », résume le député Davy Rimane ; son collègue Castor dénonce une « continuité des rapports coloniaux ». S’ajoute l’effet de miroir du voisinage : de l’autre côté du Maroni et de l’Oyapock, le Guyana est devenu en quelques années un pétro-État produisant plus de 660 000 barils par jour. La revendication guyanaise n’est pas tant « donnez-nous du pétrole » que « laissez-nous décider de nos ressources ».
Le paradoxe de départ — défendre une énergie fossile à l’heure de l’urgence climatique, sur l’un des plus précieux puits de carbone de la planète, pour une rente qui s’évaporerait vers Paris — ne se résout pas : il se déplace. Pris au pied de la lettre, le projet pétrolier est écologiquement incohérent et économiquement illusoire pour le territoire. Mais il n’a sans doute jamais été qu’un levier dans un bras de fer plus vaste : celui du droit de la Guyane à choisir son modèle. La vraie question n’est pas « pétrole ou pas pétrole ». Elle est : qui décide, et qui profite, des richesses guyanaises ?
Chronologie
- Sept. 2011 — Puits offshore Zaedyus : découverte d’hydrocarbures annoncée au large de Cayenne.
- 2012-2019 — Les cinq forages offshore suivants se révèlent secs.
- 30 déc. 2017 — Loi « Hulot » : fin programmée de l’exploitation des hydrocarbures (extinction au plus tard en 2040).
- 2019 — Total rend le permis « Guyane Maritime ».
- 1er janv. 2020 — Abrogation du partage 50/50 État/région de la redevance offshore.
- 26 mars 2022 — Vote unanime du Congrès des élus de Guyane pour une évolution statutaire.
- 3 déc. 2025 — Dépôt de la proposition de loi du sénateur Georges Patient.
- 29 janv. 2026 — Adoption au Sénat (227 voix contre 105).
- 11 juin 2026 — Rejet par l’Assemblée nationale ; appel de J.-V. Castor à la « désobéissance civile ».
Sources
- Sénat — dossier législatif et scrutin du 29 janvier 2026 ; lien
- Assemblée nationale — examen et rejet du 11 juin 2026 ; lien
- Légifrance — loi n°2017-1839 du 30 décembre 2017 (« loi Hulot ») ; lien
- INSEE — Guyane : pauvreté, PIB par habitant ; lien
- IEDOM — rapport annuel Guyane (or, spatial, énergie) ; lien
- WWF France — orpaillage illégal et mercure en Guyane ; lien
- TotalEnergies — historique du projet « Guyane Maritime » et du puits Zaedyus.

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