LUANDA (Angola) — En 1988, ils sont près de cent mille à attendre sous la chaleur. Sur scène, sept Antillais font chanter en créole un stade entier qui ne comprend pas un mot — et connaît chaque refrain. Inventeurs du zouk à la fin des années 1970, les Guadeloupéens et Martiniquais de Kassav’ ont vendu près de cinq millions de disques (chiffre du groupe), donné plus de deux mille concerts dans près de quatre-vingts pays (Philharmonie de Paris), détiennent le record absolu du Zénith de Paris et furent le premier groupe français à remplir Bercy. Aucun artiste français n’aurait autant tourné à l’étranger (Bertrand Dicale ; André Manoukian). Et pourtant flotte, tenace, l’idée que la France hexagonale les aurait regardés de loin.
Le procès qui ne tient pas
La preuve qu’on cite toujours tient en un nom : Franky Vincent aurait la Légion d’honneur, pas les inventeurs du zouk. Le symbole serait limpide. Il est faux. Franky Vincent n’a pas la Légion d’honneur : aucun décret ne la lui attribue, et la formule vient d’une phrase de lui-même, prononcée au futur en décembre 2022. Sa seule décoration d’État est le titre de Chevalier des Arts et des Lettres (arrêté du 17 octobre 2022) — exactement celui qu’ont reçu cinq membres de Kassav’ deux ans plus tôt (arrêté du 18 décembre 2020). Mieux : la seule Légion d’honneur de toute cette histoire se trouve chez Kassav’. Jocelyne Béroard en est Officier (Chevalier en 1999, Officier au 1er janvier 2014). La voix du groupe est donc plus décorée que celle qu’on lui opposait.
Une reconnaissance tardive et de côté
Si la comparaison s’effondre, le malaise qu’elle exprime, lui, désigne quelque chose de réel. Il s’est seulement trompé d’adresse. Le manque ne tient pas à l’absence de décorations, mais à leur calendrier et à leur altitude. Les Arts et Lettres arrivent en 2020, quarante et un ans après la fondation du groupe, quelques mois avant que Jacob Desvarieux, pilier et guitariste, ne meure du Covid le 30 juillet 2021. À sa disparition, l’Élysée salue un « géant de la musique française et mondiale » et le ministère de la Culture lui rend hommage — mais il n’y aura ni funérailles nationales, ni décoration posthume, seulement des obsèques familiales en Guadeloupe (Élysée ; ministère de la Culture). Aucune rue ne porte le nom de Kassav’. La patrimonialisation, quand elle vient, est récente et concentrée : une section à la Cité internationale de la langue française en 2024, un concert-hommage à la Philharmonie de Paris.
Le plafond invisible des « musiques du monde »
Au-dessus pèse une catégorie. C’est en « musiques du monde » qu’on range le zouk, dans les bacs comme dans les palmarès — Kassav’ y reçoit d’ailleurs son Grand Prix SACEM en 2007. Or cette case a été analysée comme la reconduction polie d’une hiérarchie coloniale (revue Volume!, 2009), et 542 signataires ultramarins ont dénoncé en 2015 une « ségrégation » de classement, assortie de coefficients réducteurs sur leurs droits d’auteur (pétition L’Or des Îles). La catégorie n’est pourtant pas un mur : Manu Dibango, autre figure « world », fut fait chevalier de la Légion d’honneur. La variable décisive n’est pas le genre, c’est la lisibilité par le centre. Dibango, trajectoire individuelle et parisienne, se laisse lire. Kassav’ — collectif de sept têtes, chantant dans une langue longtemps tenue à distance par la République, financièrement autonome, adoubé par la diaspora plutôt que par les institutions de la capitale — coche peu des cases qui déclenchent la consécration.

L’image d’Épinal, cadre et non complot
Reste l’intuition de départ : aurait-on voulu préserver une certaine image des Antilles, celle des cartes postales — plage, madras, biguine ? Cette image existe, elle porte un nom, le doudouisme, et des intellectuels antillais la combattent depuis la revue Légitime Défense (1932) et Suzanne Césaire (1942), avant que Glissant ne lui oppose l’Antillanité (Le Discours antillais, 1981). L’« image d’Épinal » n’est pas un soupçon vague : c’est un objet critique nommé et théorisé, bien antérieur au zouk. Mais Kassav’ s’est construit contre elle. Le créole n’y est pas un décor pittoresque, c’est un acte : « à une époque où l’on n’était pas censé parler créole, on leur a donné une certaine fierté », résume Jocelyne Béroard (Pan African Music) — à ces enfants du BUMIDOM venus par centaines de milliers peupler la métropole, qui n’avaient de leur identité qu’« une image folklorique ».
Rien, pourtant, n’autorise à imputer une intention, une main qui aurait tenu le groupe à distance pour préserver le décor. Ce qui se vérifie, c’est un mécanisme : centralisme des instances qui consacrent, plafond d’une catégorie, soupçon jeté sur une langue. La folklorisation, ici, n’a pas eu besoin d’être décidée — elle opère par défaut. Le paradoxe ressenti par les admirateurs de Kassav’ est donc exact, mais il ne dit pas « on ne les a pas décorés ». Il dit : on les a reconnus tard, de côté, sans jamais leur offrir le sommet. Et nommer juste ce manque vaut mieux que d’entretenir le mythe d’un mépris qui, à la lettre, n’a pas eu lieu.
Chronologie
- 1979 — Fondation de Kassav’ ; premier album Love and Ka Dance.
- 1984 — Yélélé et Zouk-la sé sèl médikaman nou ni déclenchent la zouk craze caribéenne et latino-américaine.
- 1988 — Près de 100 000 spectateurs à Luanda ; Victoire de la Musique du « Groupe » (19 novembre).
- 1999 — Jocelyne Béroard, Chevalier de la Légion d’honneur ; premier groupe français à remplir Bercy.
- 2009 — Stade de France, premier groupe français à le remplir.
- 2014 — Jocelyne Béroard, Officier de la Légion d’honneur.
- 2015 — Pétition L’Or des Îles contre le classement des ultramarins en « musiques du monde ».
- 2020 — Cinq membres faits Chevaliers ou Officiers de l’Ordre des Arts et des Lettres (18 décembre).
- 2021 — Mort de Jacob Desvarieux (30 juillet) ; hommages de l’Élysée et de la Culture, sans hommage national.
- 2022 — Franky Vincent, Chevalier des Arts et des Lettres (17 octobre).
- 2025 — Kassav’ invité d’honneur à l’Élysée pour la Fête de la Musique (20 juin).
Sources
- Ministère de la Culture — Ordre des Arts et des Lettres, arrêté du 18 décembre 2020 ; lien
- Élysée — hommage à Jacob Desvarieux, 31 juillet 2021 ; lien
- Grande chancellerie de la Légion d’honneur — Jocelyne Béroard (Officier, 2014).
- Jocelyne Guilbault et al., Zouk: World Music in the West Indies (University of Chicago Press, 1993).
- Revue Volume! — « musiques du monde » et héritage colonial (2009) ; lien
- Pétition « Reconnaissance et Égalité — Outre-mer » (L’Or des Îles, 2015).
- Bernabé, Chamoiseau, Confiant, Éloge de la créolité (Gallimard, 1989).
- Édouard Glissant, Le Discours antillais (Seuil, 1981).
- Pan African Music — entretien de Jocelyne Béroard (2019).

Laisser un commentaire